Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Archives

Publié par Serge Granjon

La mine des gagne-petit

 

Proust le confierait sur le ton d’un aveu, « les jours sont peut-être égaux pour une horloge, mais pas pour un homme ». Des ouvriers en posaient justement un cadran sur le fronton de l’hôtel de ville, quand ils entendirent de sourdes rumeurs attrouper les notables sur la place.

 

Si près de midi, le doux soleil devenait un pâle chrysanthème, à l’annonce du sombre malheur. Etait-il survenu aux mines de la Grand’ Pompe ou du Gagne-Petit, dans la concession de Terrenoire ?...Mais déjà pour certitude, là-bas se pressait, immense, autour de la bicoque d’un mineur, la foule dont les rangs doublaient à chaque instant. Sur le plancher gisait le cadavre de sa femme enceinte de quelques mois. On en avait voilé la tête, pour dissimuler la tempe percée de deux balles. Plus loin apparaissaient les traces laissées par des feux de peloton…et les plaies béantes de plusieurs blessés à mort.

Tout avait commencé le 25 mars 1846, lorsque les mineurs du Gagne-Petit (près de l’actuelle église Saint-François) s’étaient mis en grève, au lendemain de la quinzaine payée, pour la première fois, par la Compagnie des mines de la Loire. Elle voulait faire admettre l’alignement des salaires sur ceux de Blanzy. Constituée l’année précédente, la Compagnie figurait parmi les pionnières de la concentration. Aussi se trouvait-elle dans la lignée des mines de Rive-de-Gier qui justifiaient, dès 1840, la réduction des salaires par le bas prix du charbon, le manque d’acheteurs et de moyens de transport. Avec, en ligne de mire, la lutte contre la concurrence étrangère et nationale.

 

Un levain de misère

 

Le labeur reprit peu après, entre autres sur la promesse de 25 centimes d’augmentation aux mineurs chargés d’une tâche pénible. Le même ingénieur, qui l’avait proposée, ne tint pas sa parole. Et le lundi 30 mars, la grève recommençait, cette fois sur fond d’émeute. Dès 6 h du matin, les mineurs du Gagne-Petit se portèrent, après les puits Thibaud et Jabin, sur ceux de Bérard, Belleville, Neyron, le Grand-Treuil, la Grand’ Pompe et Soleil-Laroche, afin d’inciter à un soulèvement général.

Le procureur du roi arriva près de la mairie d’Outre-Furan, avec un détachement du 66e de ligne. Comme les mineurs y restaient rassemblés, pour l’exemple il en fit arrêter sept. Mais femmes et enfants cherchèrent à les reprendre aux soldats, qui voulurent les placer en lieu sûr dans la mine de Soleil-Laroche. Ils s’y retrouvèrent cernés. Alors le procureur commanda l’envoi de renforts. La jonction établie, une troupe de cent hommes gardait à présent les prisonniers, que les manifestants réclamaient toujours à cor et à cri, et bientôt à jets de pierres. Deux balles partirent sans sommation, vite suivies d’une salve, et puis d’une autre. Sur les douze victimes, on allait déplorer cinq tués.

Dix-huit mois auparavant, le 10 juillet 1844, « Le Charivari » avait alerté l’opinion : « A Rive-de-Gier, on envoie des balles aux ouvriers qui demandent de quoi donner du pain à leur famille. C’est un moyen un peu expéditif de leur faire passer le goût du pain ». Ces mots à boulets rouges n’avaient obtenu…que l’effet d’un tir à blanc.

 

SERGE GRANJON

20 au 26 mars 1846 :

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article