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Publié par harry-l-blackbird

Tableau neuf

 

(Prosper et Guillemette se sont cachés, invisibles aux villageois, aux éventuels visiteurs de la place, mais visibles aux yeux du public. Au bout de quelques instants, le gendarme Nestor Beaupoils apparaît sur scène. (Il avance à pas de loup, furtivement, comme s’il craignait d’être découvert.)

   

Nestor Beaupoils ( devant la boîte aux lettres) :

Petite boîte aux lettres, je vais t’offrir la plus grande surprise de ta vie… Et pourtant, tu en as déjà eu, des surprises, dans ta vie d’objet inanimé.

Prosper :

Le coupable ! C’est lui ! Un gendarme cambrioleur !

Guillemette :

Taisez-vous ! Attendons la suite…

Prosper :

Un gendarme boîte aux lettricide ! Mais dans quel monde vivons-nous ?!

Nestor Beaupoils (posant la main sur le devant de la boîte aux lettres) :

Ton ventre de métal est tout gonflé de courrier. Tu es pleine comme une biquette après l’hommage printanier de monsieur le bouc !

Prosper :

Un gendarme pervers et zoophile !

Guillemette :

Vous tairez vous donc à la fin, grand couillon, il va finir par nous entendre. Laissez-le parler jusqu’au bout !

Nestor Beaupoils :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? s’interrogeait le poète. Je ne doute pas que tu aies une âme, petite boîte aux lettres, fille de métal au cœur empli de secrets…

Alors, tu dois savoir, puisqu’une âme n’ignore rien des secrets d’une autre âme, tu dois donc savoir que mon supérieur hiérarchique, le Général de gendarmerie Hector Belleplume, m’adressa naguère ses plus vives félicitations quant aux qualités de style émanant de mon dernier rapport.

Prosper :

Le rapport qui m’a condamné à l’exil !

Etranglons l’argousin ! A la potence, le pandore ! 6057818934_cfb23d9949.jpg

Guillemette :

Gardez votre sang-froid, par pitié, Prosper !

Nestor Beaupoils :

Vois-tu, petite boîte aux lettres, j’ai toujours eu l’amour des mots, caché au fond de moi, comme un trésor, sans jamais oser l’avouer à personne… l’amour des mots un peu comme ce fou de facteur, ce fou qui te vandalisa… Alors, encouragé par les félicitations du Général Belleplume, je me suis dit : « Et si toi aussi, tu en écrivais une, de poésie ? Une vraie poésie avec de vrais mots dedans, des mots tout croquants, tout juteux de vie, comme un beau fruit… »

(Il s’arrête un instant, puis parle à nouveau d’un coup, comme un timide qui s’est décidé à déclarer enfin sa flamme.)

Allez, je me lance. Petite boîte aux lettres, je vais te lire en exclusivité mon premier poème. Je le dédie à toi, à la lune, aux étoiles, aux lilas de ce joli mois de mai…

Petite boîte

Lune qui boit

Lilas si jolis

Etoile qui luit

Ecoutez ma poésie…

Guillemette :

Un gendarme poète ! Si le village savait ça !

Prosper :

Mort aux vaches ! Mort aux flics ! A la fosse commune, les cognes !

Nestor Beaupoils (déclamant) :

« Complainte du gendarme »

Ah, qu’il est dur d’être gendarme,

De rentrer le soir tout seulet chez soi…

Après le dur service des armes,

Ô manger un reste de poulet froid.

Après s’être fait dans la journée

Insulter par la veuve ingrate

Qui vous traita de sale flic,

Après s’être fait dans la journée

Insulter par un poivrot plein de picrate

L’ivrogne qui fait « beuark », l’ivrogne qui fait « hic »…

Après avoir secouru l’orphelin

Qui vous cria : « Mort aux vaches,

Je nique les bovins »

Entre des draps qui ne sont pas de lin…

Ô pleurer dans sa grosse grise moustache

En attendant le lendemain

Où l’on reprendra du service

Dès le petit matin et jusqu’au soir

Pour accomplir son devoir

Et terrasser le vice…

Envoi : Ah qu’il est dur d’être gendarme !

Ca fait verser parfois un escadron de larmes.

Ah qu’il est dur d’être gendarme…

Guillemette :

Ces mots sont émouvants, ces vers, c’est du vécu !

Prosper :

Des vers de mirlitaires,

Des vers de mirliton,

De vrais vers de gendarme, Numériser0018

De vrais vers à la …

Nestor Beaupoils :

Cette poésie, boîte aux lettres jolie, je te la confie, je l’envoie à un concours… un concours de poésie, évidemment…

(Il lit l’adresse sur l’enveloppe avant de la poster.)

« Cercle International de Poésie Gendarmophile » Carpentras sur Vierzon (Il poste, s’en va puis revient sur ses pas pour reparler à la boîte aux lettres…)

Comme c’est bizarre, le destin… Sans ce facteur, sans ce Prosper Portarir, sans doute n’aurais-je écrit jusqu’à la fin de ma vie que des rapports de gendarmerie. Allez, je m’en vais me coucher…petite boîte aux lettres, ma seule amie. Demain, dès l’aube, il faudra me lever, me laver, me vêtir de mon plus bel uniforme pour participer à la cérémonie de bannissement… le bannissement de ce pauvre Prosper… enfin, je veux dire :

« le bannissement de ce sacripant de Portarir… »

Au revoir boîte chérie…

Ah, qu’il est dur d’être gendarme ! (il s’en va)

Guillemette :

Ne soyez pas jaloux, Prosper. Certes, sa poésie est émouvante et vécue mais son talent est bien moindre que le vôtre ! Le vrai poète du village, c’est vous !

Prosper :

Mais pour éviter le bannissement, il nous faut chercher ailleurs le vrai coupable… et le temps passe, Guillemette… Et le temps presse…

(Minuit sonne au clocher)

Guillemette :

Ne nous décourageons pas : la nuit s’ouvre devant nous. La cérémonie du bannissement n’a lieu qu’à dix heures et mon intuition me dit que la boîte aux lettres va recevoir d’autres visites.

 

   A suivre 

 

 

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