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Publié par Théodore de Banville

Lorsque à la descente du chemin de fer, les trois malheureuses courtisanes parurent dans la petite ville de C…, montant la grande rue, elles semblaient revenir d’un navire en détresse, où on avait mangé un mousse, ou avoir voyagé à pied dans un désert de l’Afrique, et leurs bottines désespérées affectaient des poses romanesques. Comme il faisait un beau soleil, leurs robes montraient des étoffes élimées, blanchies, n’ayant plus que le souffle; leurs chapeaux, cent fois tapés et retapés, offraient la figure même de la débâcle; il était trop évident que les roses de leurs visages avaient été achetées pour deux sous, en poudre, chez des coiffeurs sans prestige, et leurs gants de Suède étaient douloureusement rayés de traces noires.
Dans sa salle à manger, claire, gaie, meublée avec une calme élégance bourgeoise, donnant sur un jardin plein de fleurs, où les murs étaient garnis d’espaliers savamment taillés, une très belle femme de trente-deux ans, un peu grasse, dont la chair d’une pâleur saine, avivée de rose, les lèvres rouges, les dents fermes et blanches, les mains de prélat, bien soignées, attestaient une santé parfaite, brodait tranquillement au crochet, assise dans un grand fauteuil de tapisserie.
— Madame, dit en entrant la petite femme de chambre Agathe, ce sont trois dames, qui demandent à vous voir : madame Pinto, madame Quiri et madame Schone.
— Ah ! dit madame Estelle Migneret, évidemment ennuyée par cet incident, mais en même temps contente d’en finir avec une contrariété longtemps attendue. Et elle ajouta : Fais entrer ces dames dans le salon, et portes-y beaucoup de biscuits et deux bouteilles de madère.
Cinq minutes après, madame Migneret rejoignait ses anciennes amies, qui déjà avaient donné à son salon de campagne l’aspect d’une ville prise. Anna Quiri avait planté son ombrelle dans un vase à fleurs ; Léonie Schone avait déballé sur un guéridon Louis XVI les nombreux objets dont ses poches était garnies, et Célestine Pinto avait ôté une de ses bottines, qui la gênait.
— Ah! ma chère, dit la robuste Quiri, à l’épaisse chevelure noire, nous venons vers toi, comme vers le salut! Tes douze meilleures amies, car nous ne sommes ici que des députées, sont vaincues, affamées, échouées à la côte, nues comme des petits saints Jeans et tirent des langues d’une aune. On nous a appris que tu es ici avec un monsieur très riche; il te donne tout ce que tu veux, et tu ne nous laisseras pas expirer, comme des carpes sur le sable, faute de quelques maravé-dis !
— Buvez de ça, mangez des biscuits, dit madame Migneret, et procédons par ordre. Puisque je vous ai vues, d’ailleurs comme je l’espère et comme j’en suis sûre, pour la dernière fois, je veux que vous dîniez aujourd’hui et peut-être demain aussi: ça dépendra de votre sagesse ! Voici donc, pour chacune, deux louis que je vous offre tout de suite, et que je vous mets dans la main. Autrement, je ne vous donnerai rien du tout; je vous défends de jamais revenir me voir, et je vous ordonne de ne pas me reconnaître, quand vous me rencontrerez dans la rue.
— Oh ! dit madame Schone, stupéfaite, dont le petit nez retroussé sembla vouloir s’envoler, comme un oiseau.
— Sois d’analyse ! dit Estelle. Du temps que je n’avais rien et que le hasard me donnait la becquée, je partageais ma bourse avec vous ; ça ne tirait pas à conséquence. Aujourd’hui, j’ai de l’argent, et je fais comme tous ceux qui en ont : je le garde. Mais ne causons pas dans le vide! Je vais tout de suite vous raconter mon histoire, et ensuite vous me direz ce que vous avez à me dire : mais ce que je vous répondrai, vous le savez d’avance! Vous croyez que je suis ici avec un monsieur très généreux qui me fait des cadeaux, c’est ce qui vous trompe. Grâce à ma bonne étoile, j’en ai fini avec les messieurs et avec les dames ; je suis riche et je suis une dame. Je suis la femme, parfaitement légitime, de monsieur Migneret, qui en m’épousant, m’a reconnu un apport de cent mille francs ; aussi ne serai-je jamais réduite à faire de la littérature ou des ménages. A ce que je crois, le nom de mon mari vous est connu. Quoiqu’il possède une très belle fortune, il n’a pas voulu rester oisif; il occupe un poste, très éminent dans une administration dont l’existence, à plus d’un titre, vous est familière. Je n’insiste pas. Je vous supprime, parce que je ne veux pas que dans ma vie ça sente les eaux de toilette et l’oppoponax; mais comme vous le comprenez très bien, si vous faisiez mine, si peu que ce soit, de me causer le moindre ennui ou de dire une parole inutile, vous seriez immédiatement cueillies, comme des roses, et coffrées comme des bardes inutiles!
— Mais, dit madame Célestine Pinto, révoltée, il ne faut cependant pas traiter ses anciennes amies comme des chiennes ! .. .
— Ça dépend des circonstances, dit madame Migneret. Je suis, je veux rester heureuse ; tout est chez moi en bon ordre, et il n’y doit plus traîner de vieilles loques. Ne vous effrayez pas de ma juste prudence, et tâchez plutôt de faire comme moi, si vous en avez le génie. Monsieur Migneret a rapidement reconnu en moi une femme prudente, avisée, pas avide, ne faisant nul embarras, de plus ménagère excellente et parfaite cuisinière ; car j’ai été élevée en province, et je lui cuis des daubes qu’on chercherait en vain chez les traiteurs décorés et ornés de glaces. Enfin, il a su apprécier ma beauté et mon caractère! il a vu que ma chair est saine, que j’ai une lourde, épaisse et très longue chevelure qui m’appartient, et que je sais lui donner du plaisir argent comptant, sans être jalouse, sans jamais prononcer une parole d’amour et sans le fatiguer par aucune des niaiseries que comporte ce genre de feuilleton parlé.
— Mâtin ! tu es forte, dit la rousse Pinto. Mais si tu t’es interdit les scènes, comment fais-tu quand tu as tes nerfs? .
— Je fends du bois, dit Estelle. Monsieur Migneret m’a donc épousée et il m’a mise ici, dans cet endroit charmant, où je me plais comme dans un paradis, où il n’y a pas de saintes ni d’anges. Mais comme il faut tout prévoir, comme le passé reparaît toujours, comme les taches reviennent encore sur une étoffe nettoyée, comme enfin il se peut qu’on apprenne ce que j’ai été, il a eu soin de m’inventer une maladie nerveuse qui m’empêche de voir personne. Oui, j’ai savouré cette joie sans mélange de ne pas connaître de dames, ni d’hommes non plus ; je n’esquive aucun devoir, je fais du bien autour de moi, je distribue des aumônes ; mais je ne reçois âme qui vive, je fais tout ce que je veux, et je suis libre comme un oiseau dans l’air.
— Mais, dit la brune Quiri, ton mari est toujours avec toi !
— Pas du tout, dit madame Migneret; il a gardé un appartement à Paris, pour ses affaires d’abord, ensuite pour me faire des infidélités, ce dont je ne me soucie pas du tout, et il faut toujours bien qu’il revienne. Les femmes qu’il croit me préférer sont toujours moins certainement belles que moi, et beaucoup plus ennuyeuses, car elles font toutes des phrases, ce que mon mari déteste. Enfin il vient, non seulement parce qu’il trouve près de moi le plaisir, la paix, le délicieux silence, et une table d’archevêque ; mais il y est aussi ramené par ses souvenirs! En effet, comme sa maison de Paris doit être luxueuse et digne du poste qu’il occupe, il a rassemblé dans celle-ci les vieux meubles de famille, ceux qui viennent de son père, de sa mère et de ses grands-parents: voyez-les ! Des canapés empire à têtes de sphinx, avec des trophées guerriers brochés en blanc sur le satin bleu, des consoles inconsolables, des lampes jaillies comme des colonnes, et dont le globe aplati a l’air d’une casquette, des gravures représentant Poniatowski et la veille d’Austerlitz, enfin toutes les horreurs. Migneret se délecte à regarder ces objets qu’il a vus enfant, et moi, je les adore, car rien ne ressemble moins au mobilier d’une Eve capricieuse, et en les contemplant, j’ai la satisfaction de me sentir profondément bourgeoise.
— Mais enfin, dit madame Schone, tu ne nous laisseras pas crever comme ça sans secours, et tu as bien quelques jambons dans ton saloir. Comme te l’a très bien raconté Quiri, nous nous promenons à quatre pattes dans le fin fond de l’abîme, et quelquefois nous nous réunissons toutes les douze, pour manger six sous de veau piqué et une boîte de sardines!
— Ah! dit madame Pinto, si tu me donnais seulement une vieille robe, qui aurait l’air d’être neuve ! Je suis sûre que la délivrance arriverait dans cinq jours au plus. La marchande à la toilette, madame Chamaurel, nous annonce pour ce moment-là deux Bengalais de Calcutta, mais bon teint, qui sont vraiment du Midi ; et c’est bien le diable si, entre nous douze, il n’y en aura pas une qui les fasse rêver.
— Oh! chère Estelle, dit Anna Quiri, nous portons des jupons noirs, et aussi les hommes nous respectent; il n’y a pas de situation plus tragique. Certainement, je te l’avoue bien, je n’ai jamais été entretenue ; mais ma portière croyait que je l’étais, et ça me constituait une situation. Aujourd’hui, elle n’a plus d’illusions sur moi. Elle sait que je suis comme une mûre dans la haie, que le premier venu peut cueillir, si le cœur lui en dit, et malheureusement le cœur ne lui en dit plus !
— Estelle ! Estelle ! Estelle ! crièrent à la fois les trois femmes, en tendant vers leur ancienne amie des mains suppliantes, donne-nous des robes! des bottines! des jupons! des vieux gants! des camisoles!
— Rien du tout, dit madame Migneret. Car je devrais alors me charger de votre avenir, vous donner des rentes, payer vos dettes, et me dépouiller pour de jeunes calculateurs, à qui un dramatiste contemporain a donné, peut-être indûment, le prénom de Lamartine ! De là à traîner la savate comme vous, il n’y a que l’épaisseur d’un cheveu, et je serais moi-même réduite aux guenilles, en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Moi, je suis au port, et j’y reste, à l’abri des ouragans qui font, dans l’air déchiré, une vie de polichinelles. Pour vous, qui êtes tombées en pleine mer, débattez-vous, nagez, plongez, faites à votre gré la planche ou la coupe. Si vous êtes mangées par des requins, ils auront trouvé là un bon déjeuner. Si, au contraire, la vague vous pousse dans une île fleurie et verdoyante, cueillez des fleurs pour en faire des colliers et des pendants d’oreilles; ce genre de parure est d’un excellent effet dans le paysage. Pour moi, je m’en lave les mains, à me les écorcher. Tout en rendant mon mari heureux, avec les économies que je sais faire, je quadruplerai facilement mon capital; et si je perdais monsieur Migneret, je pourrais ne dépendre que de moi, n’appartenir à personne, et rester propre comme de la neige. Ce n’est pas pour vos yeux, médiocrement beaux, que je renoncerai à un tel espoir. Allez-vous-en donc, ne revenez jamais, et que le hasard vous emporte, avec tous les égards qui vous sont dus.
— Mais du moins, dit Anna Quiri, dont les yeux pleuraient comme des fontaines, tandis que Célestine Pinto et Léonie Schone éclataient en sanglots, tu nous permettras bien de t’embrasser!
— Sous aucun prétexte, dit madame Migneret. Autrefois, je me laissais faire, parce que j’étais un composé de blanc gras, de rouges, de fards, de pommade au raisin sur les lèvres, de bleu, pour faire les veines, et de lignes noires, pour imiter les cils. Mais aujourd’hui, ce qu’on embrasserait, c’est ma peau, c’est-à-dire : moi-même. Or, j’ai connu la plus intense volupté que puisse savourer une femme, celle de me laver comme une vachère ou comme une vierge, avec de l’eau pure. Il n’y a pas sur la terre un bonheur supérieur à celui-là : et c’est ce que je vous souhaite!

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