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Publié par s. Granjon

Sur les pas du baron Haussmann

Vu l’intérêt de l’ordre du jour, le premier magistrat de la commune savait bien que, à moins d’un grave empêchement, tous les membres du conseil seraient présents ce jour-là.


«  Messieurs, la ville de Saint-Etienne, par l’importance progressive de ses industries et de sa population, est arrivée au rang des villes les plus considérables de France. »
Avec un préambule aussi flatteur, on pouvait craindre que M.Heurtier, le maire, ne servît dans ce discours d’ouverture à l’assemblée municipale qu’une litanie frôlant l’autosatisfaction.

Mais il n’en fut rien. C’était bien au contraire pour s’accuser, ainsi que ses prédécesseurs, de tous les péchés de la ville, en avouant, plus humble et repentant qu’un moine au jour du Vendredi saint, que « l’action municipale était fort en arrière de cette vigoureuse et rapide végétation urbaine ».
Sans doute se trouvait-elle «  privée de ressources suffisantes ». Même en ajoutant ce tout petit bémol, M.Heurtier,  reconnaissait la lourde part de responsabilité portée par les édiles depuis plus d’un demi-siècle. Il le disait dans ce rapport qu’il adressait, le 17 octobre 1851, au conseil municipal « sur les établissements d’activités publiques à former ou à développer, et sur les améliorations à poursuivre dans l’intérêt de l’assainissement et de l’embellissement de la ville de Saint-Etienne.

Il en apportait la preuve en déplorant l’absence de fondation d’utilité collective que comportent même les villes de dix mille âmes. Et il citait en vrac, dans un désordre étudié pour mieux faire sentir les cruelles carences : les abattoirs et les écoles, les églises et le théâtre, les promenades et les marchés couverts. Rien ou presque, de ce qui fait l’agrément d’une cité, n’existait à Saint-Etienne, et le risque était grand de voir les chefs d’entreprises quitter la ville pour aller habiter de plus riantes « technopoles », cela, dit, bien sûr, en d’onctueuses périphrases : «  nous verrions s’accroître le nombre déjà trop grand de ces émigrations de familles entières, qui retirant leurs capitaux des emplois qui ont longtemps alimenté nos travaux, vont jouir dans d’autres villes des biens qu’elles ont amassées dans celle-ci ».

L’ancêtre du boulevard Urbain

M.heurtier offrait au conseil municipal un rapport détaillé, d’où rien n’était exclu : de l’eau limpide des fontaines aux fétides égouts, en passant par « les lavoirs et bains publics à prix réduits, si désirables pour nos classes laborieuses ». Mais ce qui, de loin, paraissait le plus intéressant, c’était le projet d’un périphérique avant la lettre, destiné à faire contourner la ville aux voitures de roulage lourdement chargées de houille.

Quotidiennement, elles se rendaient au débarcadère du chemin de fer de Berard à Lyon ( rue de la Montat ) ou de Montrabert à Andrézieux ( au-dessus de la place Jacquard ) pour déverser leur charbon dans les wagons. Les accidents, nombreux, risquaient d’être aggravés par une loi récente qui laissait aux voitures de marchandises une totale liberté pour le diamètre de leurs roues ainsi que pour leur poids. Afin d’éviter que ces monstres de la route ne fauchent les passants, M.Heurtier voulait leur faire prendre des chemins détournés.

Il l’envisageait aussi dans un souci de propreté : la nécessité d’empêcher la poussière de charbon déversée par les chariots de s’accumuler dans les rues, transformées en torrents noirs les jours d’averses. Il fallait également lui interdire l’entrée des appartements ainsi que des boutiques, pour qu’entre autres elles n’engluent pas, d’une sombre pellicule, les chatoyants rubans de soie.

Il s’agissait enfin de protéger les nouveaux pavés peu à peu mis en place, depuis deux ans. Des pierres de choix, bien taillées, remplaçaient les cailloux bruts, de dimensions variées, excellents pour donner des rues défoncées, à force de supporter de pesants véhicules.

Et le maire précisa qu’il avait pris un arrêté fixant un  strict itinéraire aux transports de la houille. Seule une dérogation était accordée aux chargements venant de l’ouest, déversés par la gare des Trois Coins, sur la ligne de Montrambert : ils pouvaient ne pas emprunter le parcours qu’on leur avait prévu et traverser la ville, mais seulement entre onze heures du soir et cinq heures du matin, à la condition d’avoir une lanterne allumée.

Enfin, toujours au nom de la sécurité, justifié par un trafic qui s’intensifiait, un trottoir était prévu, depuis la gare de la rue de la Montat, un seul trottoir du côté du débarcadère, mais que l’on construirait large, et que la compagnie de chemin de fer s’engageait à financer jusqu’à la place aux Bœufs ( actuelle place Fourneyron ). Ensuite, de là jusqu’à l’Hôtel de Ville, des deux côtés de la rue nationale ( actuelle rue de la République ), la municipalité prendrait à sa charge des trottoirs en bitume.

Mais pavés et trottoirs n’étaient que les détails de mutations profondes, dont le projet Exbrayat ( architecte lyonnais lien + photo ) représentait en somme un aboutissement.

A travers une cour des miracles

Il s’agissait d’opérer une complète refonte d’un quadrilatère compris entre la place Grenette et celle des Ursules, la place du Peuple et la rue Mercière. Une double intention sous-tendait ce projet : la « régénération d’un vieux quartier trop longtemps oublié » qui, par voie de conséquence, constituerait «  le signal d’une ère nouvelle pour l’industrie du bâtiment ».

L’entreprise, ambitieuse, se justifiait par la proximité de la Chambre de Commerce, rue de la Bourse ( actuelle rue de la Résistance ), et qui servait aussi de Condition des Soies.il fallait relier l’important bâtiment - et en ligne directe - à un autre édifice : la future sous-préfecture, ou peut-être préfecture, puisque l’idée était dans l’air de l’installer à Saint-Etienne. Alors raison de plus pour faire disparaître, à l’arrière-plan de la place Grenette, un épouvantable îlot d’insalubrité. On obtiendrait ainsi «  l’assainissement physique et moral de cette partie de la vieille cité dont la boucherie est le centre, espèce de charnier autour duquel végète une nombreuse population dont les forces dépérissent au contact de l’air vicié, et dont le moral se déprave dans le voisinage des repaires de la débauche ». Le rapport du maire s’appuyait sur la très sérieuse étude de M. Exbrayat.

L’enchevêtrement de masures serait remplacé par de beaux immeubles, sur le côté sud de la rue Mercière et sur le flanc est de la place Grenette. Des constructions soignées borderaient également, et dès son ouverture, le cours de la sous-préfecture ( actuel Cours Victor Hugo ). En somme, le projet stéphanois était à l’avant-garde : remplacer des ruelles de taudis par de larges rues aux façades régulières. C’est ce que ferait le Baron Haussman à Paris, quelques années plus tard.

D’utiles édifices achèveraient l’ensemble : un passage couvert, espace commerçant alors très à la mode dans les grandes villes, relierait la place Grenette à la place du Peuple, sur laquelle un théâtre remplacerait le Bief. Enfin un marché couvert ( déjà envisagé ) serait installé au milieu des Ursules.

Ce projet, séduisant, fut en partie réalisé. M. Heurtier ne le cachait pas au conseil municipal : il était avant tout indispensable de faire de cette partie du centre le nerf marchand de la cité. Certes il fallait emprunter. Mais dans six ans tout serait remboursé. Et le maire rappela simplement en soumettant son rapport, que «  dans les créations d’utilité générale, les générations sont solidaires et que la vie des communes se compte par siècles ».

( photo  de Saint-Etienne en 1850 - 1860 )

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