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Publié par Gerard Proton

Chant 3 - strophe 4 

 

C'était une journée de printemps. Les oiseaux répandaient
leurs cantiques en gazouillements, et les humains, rendus à
leurs différents devoirs, se baignaient dans la sainteté de la
fatigue. Tout travaillait à sa destinée : les arbres, les
planètes, les squales. Tout, excepté le Créateur ! Il était
étendu sur la route, les habits déchirés. Sa lèvre inférieure
pendait comme un câble somnifère ; ses dents n'étaient pas
lavées, et la poussière se mêlait aux ondes blondes de ses
cheveux. Engourdi par un assoupissement pesant, broyé contre
les cailloux, son corps faisait des efforts inutiles pour se
relever. Ses forces l'avaient abandonné, et il gisait, là,
faible comme le ver de terre, impassible comme l'écorce. DesIMG 2617
flots de vin remplissaient les ornières, creusées par les
soubresauts nerveux de ses épaules. L'abrutissement, au groin
de porc, le couvrait de ses ailes protectrices, et lui jetait
un regard amoureux. Ses jambes, aux muscles détendus,
balayaient le sol, comme deux mâts aveugles. Le sang coulait
de ses narines: dans sa chute, sa figure avait frappé contre
un poteau... Il était soûl ! Horriblement soûl ! Soûl comme une
punaise qui a mâché pendant la nuit trois tonneaux de sang ! Il
remplissait l'écho de paroles incohérentes, que je me garderai
de répéter ici; si l'ivrogne suprême ne se respecte pas, moi,
je dois respecter les hommes. Saviez-vous que le Créateur...
se soûlât ! Pitié pour cette lèvre, souillée dans les coupes
de l'orgie! Le hérisson, qui passait, lui enfonça ses pointes
dans le dos, et dit : « Ça, pour toi. Le soleil est à la moitié
de sa course : travaille, fainéant, et ne mange pas le pain des
autres. Attends un peu, et tu vas voir, si j'appelle le
kakatoès, au bec crochu. » Le pivert et la chouette, qui
passaient, lui enfoncèrent le bec entier dans le ventre, et
dirent : « Ça, pour toi. Que viens-tu faire sur cette terre ?
Est-ce pour offrir cette lugubre comédie aux animaux ? Mais, ni
la taupe, ni le casoar, ni le flamant ne t'imiteront, je te
le jure. » L'âne, qui passait, lui donna un coup de pied sur
la tempe, et dit : « Ça, pour toi. Que t'avais-je fait pour me
donner des oreilles si longues ? Il n'y a pas jusqu'au grillon
qui ne me méprise. » Le crapaud, qui passait, lança un jet de
bave sur son front, et dit : « Ça, pour toi. Si tu ne m'avais
fait l'oeil si gros, et que je t'eusse aperçu dans l'état où
je te vois, j'aurais chastement caché la beauté de tes membres
sous une pluie de renoncules, de myosotis et de camélias, afin
que nul ne te vît. » Le lion, qui passait, inclina sa face
royale, et dit : « Pour moi, je le respecte, quoique sa
splendeur nous paraisse pour le moment éclipsée. Vous autres,
qui faites les orgueilleux, et n'êtes que des lâches, puisque
vous l'avez attaqué quand il dormait, seriez-vous contents,
si, mis à sa place, vous supportiez, de la part des passants,
les injures que vous ne lui avez pas épargnées. » L'homme, qui
passait, s'arrêta devant le Créateur méconnu ; et, aux
applaudissements du morpion et de la vipère, fienta, pendant
trois jours, sur son visage auguste ! Malheur à l'homme, à
cause de cette injure ; car il n'a pas respecté l'ennemi,
étendu dans le mélange de boue, de sang et de vin; sans
défense, et presque inanimé !... Alors, le Dieu souverain,
réveillé, enfin, par toutes ces insultes mesquines, se releva
comme il put ; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre,
les bras pendants, comme les deux testicules du poitrinaire ;
et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière,
qui lui appartenait. O humains, vous êtes les enfants
terribles ; mais, je vous en supplie, épargnons cette grandeIMG 2609
existence, qui n'a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir
droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise, comme un voyageur. Faites attention à ce
mendiant qui passe; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il faisait l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde.
Le Créateur lui a exprimé sa reconnaissance par un mouvement
de tête. Oh ! vous ne saurez jamais comme de tenir constamment
les rênes de l'univers devient une chose difficile ! Le sang
monte quelquefois à la tête, quand on s'applique à tirer du
néant une dernière comète, avec une nouvelle race d'esprits.
L'intelligence, trop remuée de fond en comble, se retire comme
un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les
égarements dont vous avez été témoins !

Tableaux : Paco Navarro

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