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Publié par elsapopin

4863244687_cd42399eb2.jpgJoyeux et sveltes, ils filaient sur la route, ombre et soleil, et les pédales de leurs bicyclettes leur semblaient des ailes de Mercure.

 

Jacques, un virtuose mettait ses mains dans ses poches, pour émerveiller Paul, qui faisait sa première sortie. Il y avait huit jours seulement qu'il apprenait.Aussi crispait-il ses doigts à son guidon et faisait-il des yeux ronds dès qu'arrivait un tournant ou un camion.

 

La première fois qu'on se risque sur une route, à bicyclette, il semble que l'on soit, en vérité, possédé par une sorte de démon taquin, car sitôt qu'apparaît quelqu'obstacle, on y va tout droit,Comme si toute l'application qu'on met à l'éviter ne sert qu'à nous diriger fatalement dessus. Malgré des zig-zags désespérés, Paul ne manquait pas une pierre. Sa roue de devant, attirée d'abord comme par un irrésistible aimant, passait sur cette pierre, suivie en ligne droite par l'autre roue.

Ces deux cahots successifs produisaient une embardée, qui faisait courir des sueurs dans le dos du jeune garçon. Mais, chaque fois, il finissait par rattraper son équilibre, et le tout se terminait par de grands rires.

- " Attention Popaul, voilà une descente ! "

 

La joie des vacances exaltait les deux adolescents. Leur camaraderie, commencée au collège, à Paris,devenait peu à peu quelque chose comme une grande amitié, ratifiée par l'accord des familles. D'avance, un fonds commun unissait nécessairement les deux milieux bourgeois, puisqu'un même principe avait dirigé Jacques et Paul vers l'enseignement des prêtres. Bons élèves, dociles aux mains qui les pétrissaient, ils étaient souvent cités en exemples par les pères satisfaits. L'un, fils de député, l'autre de notaire,ils promettaient de continuer brillamment les traditions des leurs.

Ils représentaient à leurs yeux, l'avenir du bien pensant de la France, et de sa salvation.

- " Attention, Popaul, voilà une brouette ! "4726284894_6a2f176323.jpg

 

Jacques avait choisi, pour les débuts de son camarade, la promenade la plus simple du monde.Ils suivaient, à travers champs, un long serpent de route quasi toujours déserte, sans fossés ni accidents. Jacques allait devant, en éclaireur, prêt à faire descendre l'autre en cas de difficultés trop grandes à surmonter.Or, lancés ainsi, dans la bonne campagne du mois d'août, ils se dirigeaient vers le château de Prédagne, où les cousins de Jacques les attendaient pour le thé.

 

Quand le château de Predagne fut en vue au bout de la perspective,Jacques se retourna sur sa selle et cria :

- " Bravo, Popaul, nous sommes arrivés, et tu as tenu jusqu'au bout ! "

 

Il n'avait pas fini ces mots, qu'une silhouette noire parut sur la route, en laquelle ils reconnurent un brave ecclésiastique, celui du village, sans doute.

 

Jacques, en passant, salua. Son éducation particulière lui avait appris cela.Celle de Popaul lui avait bien appris  la même chose.

Mais comment saluer quand on est crispé sur des guidons ? Avec un coeur battant ?

- " Oh mon Dieu, se disait Popaul, pourvu que je n'aille pas  en voulant l'éviter, donner dans le curé ! "

 

A peine pensés ces mots dangereux, l'aimant, l'épouvantable aimant qui attire sans résistance possible les novices de la bicyclette, le dirigea.

Tirant la langue, le regard fixe, les joues rouges, ce fut avec une sorte de soin, avec une lenteur comme calculée, que le malheureux garçon, dans un silence terrifié, fut directement au prêtre sans défiance, qui dans l'attente d'un second salut, le regardait venir tout en chantonnant, un sourire sur sa bonne face colorée.

 

Popaul n'eut pas le temps de pousser un cri, Jacques n'eut pas le temps de se retourner. Sa bicyclette, le garçon, le curé, tout ne fut plus, en une seconde, qu'un seul tas roulé dans la poussière, la soutane sous les roues, Popaul dessus, les chapeaux à deux mètres, quatre jambes et quatre bras se débattant en désordre au soleil.

 

La physionomie d'un accident est à peine perceptible. Rien sans doute ne serait plus étrange à voir, au cinématographe, par le ralentisseur Jacques, accourant au bruit, trouva les deux déjà debout, et Popaul se confondant en excuses. Beaucoup de paroles et de gestes suivirent.

 

Les deux camarades, empressés à épousseter le prêtre, blanc de poussière, se félicitèrent avec lui qu'il n'y eût pas plus de mal. La bécane elle-même était intacte.

 

- " Ce n'est rien  ce n'est rien mes enfants, répétait pacifiquement le brave curé. "

 

La route enfin reprise, les jeunes gens purent faire leur entrée au château. L'accident fut un sujet de conversation, qui coupa court aux timidités premières. Les cousines de Pregnane s'amusèrent, les vieux grands-parents levèrent les yeux au ciel.

- " Pauvre monsieur le curé, il sortait d'ici ! Il vient de très loin pour nous faire visite. "

Le thé fut gai. Une partie de tennis s'ensuivit où Popaul ,qui était champion rattrapa quelque honneur sportif. Ce ne fut que tard dans la journée, qu'on laissa partir les deux amis.

- " Attention aux culbutes, crièrent les deux jeunes filles sur le pas de la grille. "

 

Le soir allait tomber. la route délivrée du soleil dur de l'après-midi, devenait élastique. C 'était l'heure où les pneus roulent tout seuls, où l'ivresse  de la vitesse vous gagne.

 

 

 

  Lucie Delarue-Mardrus

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