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Publié par elsapopin

Je sors avec peine du ventre de ma mère. Un 10 juin.

Elle mange des cerises entre chaque contraction. J’en garde le goût du rouge. Rouge comme le sang, rouge comme la vie qui flamboie et s’éteint comme braises en cheminée.

Elle a mis plus de treize heures pour m’expulser.

J’ai les cheveux rouges à la naissance… elle se sent coupable. De quoi ?

Ma mère est âgée. Quarante deux ans. Ce n’est pas raisonnable.

Plus de dix années se sont écoulées depuis ce funeste 10 juin 1944, mais rien ne s’efface dans ma famille. Mon arrivée n’est donc pas la bienvenue… pas ce jour là !

Je nais dans cette maison qu’elle n’aime pas. Trop de souffrances y sont rattachées. La guerre surtout. Les privations. L’absence de mon père parti la faire… cette guerre étrange. Deux enfants à nourrir. Ma sœur, mon frère. Et tous ces lourds secrets que l’on chuchote entre femmes, dans la cuisine d’où je suis exclue.

J’ai deux ans.

Le jardin, autour de la nouvelle maison que ma mère a enfin obtenue, devient ma grande passion.

Un appel rythmé, les saisons, leurs odeurs, leurs couleurs.

Un caillou rouge et pointu devient mon premier ami. Je tourne, je tourne de plus en plus vite autour de lui avec mon cyclo-rameur, rouge lui aussi.

Embardée, chute sur le caillou, rouge aussi le genou.

J’ai quatre ans, je pédale vite sur mon petit vélo, les framboisiers m’attendent sournoisement au coin de la maison.

Rouges les genoux, rouges les mains et la robe blanche.

J’ai cinq ans, c’est ma première rentrée scolaire. Je refuse en hurlant de monter dans la 4cv de monsieur Rault.

Rouge de colère maman dans la cuisine.

J’ai six ans, il neige, je suis en retard. Dans la cour de l’école, Mme Martineau prend son sifflet et me fait un grand signe. J’ai peur. Je fais pipi debout. Rouge de honte.

Le printemps est là.

Pourquoi j’aime tant ma salopette, les coquelicots, les cerfs-volants, les papillons et les poissons rouges ?

Pourquoi l’herbe coupée ça si bon quand il fait chaud et beau dehors ?

Pourquoi je suis moi ? A cet endroit là ? Avec ces parents-là ?

Je veux que l’été ne cesse jamais. Je veux aller tous les soirs, ma main dans celle de mon père, voir la Micheline rouge, passer à neuf heures précises, sous le pont des Fainéants.

Je veux m’enivrer de l’odeur de grésil et de papier goudronné quand il fait chaud dans la cabane à outils.

Je m’y cache pendant des heures pour lire tous les vieux journaux que mon père garde dans une malle. J’aime l’odeur des vieux papiers. Et même si je ne comprends pas tout ce que je lis, je fais de sacrés voyages dans la vie des grands.

Le fils des voisins est venu m’y retrouver avec des illustrés. Il a mis sa main dans ma culotte.

Je n’ai pas pleuré mais je lui ai demandé de partir, avec une drôle de voix.

Je veux être un garçon, jouer et dormir dans le jardin pour regarder les étoiles.

J’ai eu une nouvelle bicyclette pour mon anniversaire. Elle est rouge. Je peux sortir du jardin. Je pourrai aller seule à l’école à la prochaine rentrée. J’ai peur mais c’est bon.

Je découvre la rue, ses maisons, ses habitants, chaque jour un peu plus.

Ce matin monsieur Flandre dort dans le fossé, son vélo et sa bouteille de rouge vide sont couchés sur lui. Je sais qu’il habite dans une cabane pas loin d’ici, mais ce n’est pas la route de l’école, je n’ai pas le droit d’y aller. Dommage.

Je regarde bouger les poils de son nez. Il est tout rouge et ses ronflements me font rire.

Quelle belle journée qui commence…

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