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Publié par elsapopin

 
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Inutile d’atermoyer plus longtemps, Jeanne décida qu’il était temps de consulter.
Les premiers symptômes étaient apparus un matin, alors qu’elle descendait les poubelles dans le local malodorant où les chats du voisinage venaient faire leur marché.
En ouvrant la porte, l’odeur insoutenable lui souleva le cœur et instantanément l’image mentale d’un champ de fleurs ondulant sous le vent s’imposa à elle.
Elle fut prise d’un vertige et l’espace d’un instant elle se retrouva, enfant, allongée au milieu d’un champ de blé mûr, dans le bourdonnement des insectes moqueurs ; les pétales d’un coquelicot lui caressaient doucement la joue, comme un baiser effleurant doucement sa peau.
C’est la voix suave de son voisin du cinquième qui l’avait sorti de son rêve. Il l’avait gentiment aidée à se relever et s’était inquiété de son état.
En remettant de l’ordre dans sa tenue, elle l’avait rassuré. Elle ne savait pas ce qu’il lui était arrivé. Un étourdissement.
L’odeur sans doute.
Il avait légèrement rougi quand elle avait reboutonné son corsage.
Elle avait presque oublié cet anecdote quand quelques jours après, alors qu’elle se trouvait dans le métro plein à craquer, plaquée contre la barre centrale – la mallette du jeune cadre dynamique de gauche lui frôlant les fesses, un bras rondelet au -dessus de la tête , la main ridée aux ongles noircis d’un vieux monsieur agrippée à auteur de ses yeux sur la barre et une poussette qui lui rentrait dans le mollet – elle eut la vision d’un monstre tentaculaire qui l’entourait. Le souffle court, elle sentit le sol se dérober et instantanément l’image d’un dimanche de septembre dans la Lande irlandaise s’interposa.
Elle était au bord de la falaise, la mer étincelait de mille éclats de miroirs.
Une bourrasque envola ses cheveux et s’engouffra sous sa jupe comme une voile de misaine. Il lui sembla qu’elle pourrait s’envoler … un bel oiseau libre.
La lande sentait le paprika. Ses narines se dilataient pour imprégner tout son corps de ces sensations diffuses.
C’est le chanteur de rue qui était monté à la dernière station qui la ramena à la réalité avec sa douce mélopée. Elle avait raté son arrêt et le métro s’était vidé. Elle serrait toujours la barre, comme amarrée à une bouée, l’air hébété.
Que lui arrivait-il ? Que voulaient dire ces visions qui la propulsaient comme une marionnette dans ces souvenirs intenses, mirages si réels qu’elle en percevait encore la quintessence. C’est comme si un dieu éponyme actionnait un bouton, la délivrant momentanément de sa prison d’émotions pour l’envoyer dans une autre dimension.
Et puis les flashs s’étaient rapprochés. Le fil du réel se mêlait à celui de ces absences, formant une tresse de plus en plus serrée et régulière.
Et puis cette autre dimension s’était enrichie de paysages jamais entrevus, de personnages dont elle ne savait rien. Il lui était parfois douloureux de les quitter à présent.
Elle sentait sa vie lui échapper.
En franchissant le seuil du cabinet du Docteur Seeman, elle n’était plus très sûre de vouloir qu’il mette un nom sur ces étranges visions, ni même qu’il l’en débarrasse. En serrant cette main froide et osseuse qu’il lui tendait, elle eut une irrésistible envie de fuir. Il lui apparut soudain sous les traits d’un croquemitaine et instantanément elle eut comme un déclic :
Elle allait écrire…
En dévalant les escaliers qui la conduisait vers la sortie, elle entendit le docteur Seeman déclamer ces vers presque rhopaliques dont elle fera son épitaphe :


Fuir
Au fond
Gouffre, Enfer
Ciel, qu’importe ?
Dans l’Inconnu
Pour trouver du nouveau !

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