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Publié par elsapopin

 
Je n’ai plus dix-sept ans depuis bien longtemps, sauf si l’on devait sonder les bas fonds de mon esprit, et en extraire ce qui fait ma conscience. Mais je n’ai pas de bistouri, je n’en avais pas non plus à l’époque.
Rien qu’à l’évocation de ce que j’ai été, de ce que j’ai vécu, quand je me relevais tremblant et immonde de ces reliefs de vie laissés sous moi, je revois ce môme rebelle, capable d’aller défier jusqu’au créateur si tant est qu’il se fut présenté à moi.
Il est un imposteur que j'ai copié bien des fois.
Puisqu'il n’est jamais venu.
Quand tant d’autres sont partis.
Soit loin de moi, soit pour toujours, ce qui n'est que la même chose, mais repeinte aux couleurs de ma lâcheté de ne pas vouloir le concevoir.
C'est dire si pour l'admettre il me faudrait encore quelques vies.
Malheureusement, dans ma campagne des Combrailles, et croyez-moi, j'ai bien cherché, pas plus qu'ailleurs où la vie m'a menée, bien plus que l'inverse, il n'existe pas de magasin de vies. Ou alors au seuil des entrées aux peintures craquelées des services d'oncologie. Mais faut-il en sortir après que d'y être entré pour endosser un nouveau costume, une nouvelle robe.
Ce n'est jamais l'idée que l'on se fait de l'absence qui dessine ses manques, c'est autre chose, une sorte de brûlure entre le trop et le pas assez, qui laisse à vie des plaies rougies aux fers de nos existences enchaînées.
Mais je m'égare des dix-sept ans, sorte de train qui refuserait définitivement d'entrer en gare, pour aller vivre à son tour sa vie bohème sur des rails où poussent orties, broussailles, et la morsure vipérine des regards qu'on aime encore imaginer rien qu'en fermant les yeux.
Parfois, l’alcool aidant, je perdais la raison et devenais violent, allant jusqu’à provoquer quiconque aurait l’audace de soutenir son regard. Se sentir vivant, se sentir exister, même par les poings, ring du bitume sans les codes des cordes, sans autre gong que le ko définitif.
On savait aussi ça, dans mon quartier, quand je sortais des limbes de mes nuits, personne, si j’étais tombé du côté de chez moi (un monde bien illusoire ou la loi du plus fort n'appartient qu'au plus madré), ce qui arrivait peu, car on tombe toujours où l'on peut, et, en métamorphose féline au sang à quarante degrés, le grain fermente partout où il circule, l'on aime à explorer des territoires hostiles. Rares étaient ceux qui me défiaient.
Parce que j’avais bâti autour de moi une sorte de respect, de crainte, qui ne reposait que sur quelques coups rares, et beaucoup de combats racontés, puis repris, issus de légendes urbaines, celles qui font et défont les humains, comme les héros de pacotille des petites bandes de cités.
Même si personne n'applaudissait à vingt heures dans mes barres HLM.
Plus quelques objets pas trop racontables dans les poches arrières de mon jean.
Mes camarades de l'époque en étaient friands, mes ennemis aussi, je ne me privais pas de leur donner ce qu’ils attendaient de moi. De leur faire vivre ce frisson des épopées du goudron, que je n’avais vécues, du moins à cette époque, que dans mes contes autour d’une bière. Avant goût de la vie à venir, qui ne se bâtit que sur du malléable, du bien trop fragile et de fols espoirs qu'on pourra aimer et arrêter la montre.
Etre le premier à dominer le temps et les désirs de l'Autre.
Autre avec une majuscule, tant la quête de l'amour absolu, celui qui faut fuir, celui qui fait peur, celui qu'on pense prison quand on ne le connaît pas aura été le Graal inabouti de mon chemin. Même si je cherche encore dans la sciure de mes souvenirs de quoi lui dire je t'aime.
Plus tard, en Afrique, ce sera une autre longue histoire, de celles qui défont les hommes à tout jamais, les rendent parfois fous et mauvais sans qu'on puisse leur en vouloir. De celles qu'on ne raconte pas, ou presque. De celles qu'on ne dit jamais aux petites filles, car il n'est pas de beauté qui ne puisse être contée aux petites filles. Aux petits garçons aussi, mais ils rêvent déjà trop souvent de guerres et de batailles. De ces voyages qui laissent des traces béantes aux fissures si larges, que, lorsque le soleil s'y engouffre, c'est son ombre et non sa lumière qui en ressort à chaque fois.
Il en allait donc tout autrement lorsque que, loin de chez moi, hagard et perdu, grelottant des petits matins d’été comme d’hiver, les aubes des solitaires des bancs de fortune sont toujours un peu trop fraîches pour qui n'a pas de toit, je me relevais, les jambes molles, un renvoi acide me ramonant les boyaux à la recherche de qui allait me provoquer. Et c’était ainsi à chaque soir de beuverie, soirs de plus en plus rapprochés.
Doses de plus en plus fortes.
Fuite les yeux bandés d'une enfance qui n'en finissait pas d'agoniser en moi, me torturant de mille reproches quand elle s'amusait aussi à m'aimer de mille promesses qu'elle ne tiendrait jamais, de ne pas placer des mains tendues sur mon chemin.
De les refuser aussi quand je refusais de les voir.

Hier soir, chemin revenant de mes chevaux mécaniques huilés et vrombissants - il n'y a plus de chevalier qui dise il était une fois sans tenir une portière métallique – une vaguelette de chaleur qui jouait avec la route comme sur une mer de bitume et les reflets de champs, où quelque coquelicots en profitèrent pour venir bercer ma nostalgie, une vaguelette mirage me renvoya mon visage, celui de cette époque, et les relents d’une vie que j’ai perdue à vouloir vivre ailleurs, autrement, cheveux en partie déjà perdus au champ d’horreur, ou au front, lis comme il te plaira de ne pas voir, yeux cernés, bouffis et rouges de ne plus croiser que des cauchemars dans mes moments d'abandons sommeil, qui se font de plus en plus rares.
A oublier avant même que de l'avoir connu.
Pourtant je n’ai pas toujours été ainsi.
Du moins je l’espère .
En fait non, je le sais, mais c’est si douloureux qu’à tout prendre, je préfère encore garder ma panoplie de salaud, mon masque d’ancien alcoolique et les soubresauts de cette mort, elle si palpable que j’entendais battre son coeur à chaque verre avalé.
A chaque balle tirée.
A chaque bruit de moteur qui me renvoyait, hagard et tremblant, chercher un refuge illusoire sous un lit, dans un coin de pièce, mes bras trop longs refermés sur mon corps de chercher un peu de réconfort.
A chaque mot d'amour griffonné puis jeté en boulette à la voracité de la corbeille à papier.

Si tu savais comme elle fait mal la douleur de t'avoir reconnue au premier regard.

 

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