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Encore un magnifique texte de notre ami Pascal Depresle à savourer avec amour.

 

C'était un jour de cristal. 
On voyait à travers les peaux battre les coeurs et s'enlacer les rêves.

Nous nous étions donné rendez-vous dans ce petit jardin, cet endroit désormais magique à chaque vois que nous en évoquons le nom, au bout d’un petit passage qui clignotait de ces lettres bleues la nuit venue. Par hasard, nous étions nous dit, nous nous rencontrerons par hasard. Une fin d’après d’après midi de canicule de printemps, entre dix sept et dix huit heures.
Tu es arrivée la première. Ces sont mes pas crissant sur le gravillon de cette petite place de village d’après-guerre reconstituée, comme pour un film, qui t’ont fait te retourner.
Tu m’as souri, puis, sagement et toute pudeur et timidité revenues vers tes yeux qui se cachaient, tu t’es remise à fixer le jus d’orange qui accompagnait ton attente.
Mon sac posé au pied de ta chaise, je me souviens t’avoir mis les mains sur les épaules, quand dans ton regard fractale je lisais l’évidence de cette fin de journée, l’évidence de notre rencontre, l’évidence de nos présences. Le don de nous fait au hasard qui n’existe pas, sauf quand il est lui même du hasard.
- bonjour.
- bonjour.
L’essentiel était dit. Il n’en faut pas plus pour deux êtres qui sentent que leur quête va s’arrêter un instant, qui savent que la recherche d’eux mêmes s’arrêtaient momentanément là. Il n’était pas encore l’heure pour savoir si elle s’arrêterait définitivement. Il n’est jamais l’heure, si ce n’est la dernière. Et encore, cela se joue parfois à une fraction de seconde.
A partir de cet instant, j’ai eu le goût de tes lèvres, la brûlure de tes mains, cette peau qui n’attendait que de rencontrer la mienne. Ton souffle chaud qui accompagnait ce tourbillon, sorte de bal de campagne en pleine ville quand je fermais les yeux, et livre ouvert qui disait il était une fois quand je lisais ta première page qui scintillait dans tes grands yeux noirs.
Il n’est de jour où je ne repense à ce moment sans le sentir gravé au fond de moi, sans voir ses ombres positives et négatives imprimées dans mes rétines argentiques, et bien plus loin encore.
Ma chère amie, mon tendre amour, écrirai-je plus tard, mais je ne le savais pas encore, comment dire l’indicible, comment t’expliquer l’absence, quand le vide de la quête devient une évidence, devient une présence, quand le désir de ton regard miroir est venu, psyché assise sur cette chaise de fer, dans ce lieu magique rendez-vous des poètes, se ficher en moi comme une pierre précieuse et magique s’insère et redonne vie à des sens que je croyais à jamais endormis, enfouis au plus profond de mon renoncement ?
Ton parfum, tes cheveux fous qui moussaient dans le creux de ta nuque, là ou mes baisers se promenaient pour y déposer des promesses de grande personne à la petite fille qui les recevait, le goût de tes lèvres, le son de ta voix, je le savais, c’était toi.
Même si des sortilèges, ou la vie contraire, ou simplement le hasard -s’il n’est là lui-même que par hasard-, te gardent prisonnière bien loin de la chaleur de ma peau, je le sais encore, que c’est toi, simplement toi, que ma quête est terminée, et qu’il n’y aura pas d’obstacle assez grand, assez solide,pour m’empêcher de te retrouver. Si ce n’est la mort. Et encore, faudra t-il qu’elle abatte toutes ses cartes, tous ses atouts, toutes ses ruses de camarde pour me faire rendre les armes. Car à l’évocation de ce souvenir du jour de cristal, je me sens la force d’être le premier naufragé à revenir de sa marée, de ses récifs, pour t’attendre encore un peu, ou pour que tu m’attendes aussi.
Le jour tombait, déjà nos mains soudées refusaient de se quitter de quelques centimètres. Comme nos yeux et nos rires.
Je peux te le dire, ma chère amie, mon tendre amour, mais quand nos pas qui nous menaient au gré de notre humeur, quand, blotti contre la moiteur de ton corps, je devinais ton désir, quand toi, serrée contre le mien tu devinais non pas mon impatience, mais le besoin de m’offrir davantage que mes mots de camelot et montreur d’ours ne te donnaient envie de t’abandonner davantage, je voyais défiler en moi les décades passées, les champs d’horreurs et d’ordures qui venaient me visiter, comme pour me gâcher ce moment, ou simplement me dire frangin, nous sommes tous issus de ta fratrie, et si elle doit en épouser un, fût-ce en noces de sable, elle nous épousera tous.
T’en souviens-tu, mon coeur, de ces subterfuges tacites et délicats que nous n’avions eu de cesse d’inventer, afin de reculer ce moment, afin de reculer le moment, celui, où, toutes affaires cessantes, toute nourriture dégustée, toute bulle bue jusqu’à s’en faire tourner les sens et les têtes, nous allions laisser nos corps faire connaissance, en tête à tête, sans que nous ne puissions les commander ? Parce qu’eux aussi s’étaient reconnus et s’attendaient, se désiraient, se hurlaient, ce cri sourd et muet qui fait les vieux amants qui n’auront pas besoin de mots, puisqu’ils les savent déjà et en connaissent le sens, les secrets.
La nuit venue, la dernière coupe bue, nous les avons laissés faire. Nous n’avions plus qu’à nous laisser guider, aveugles volontaires qui redécouvrent le mouvement de la vie.

Je n’avais même pas eu le temps de te dire je t’aime.
Mais je pense que tu aurais posé ton index sur mes lèvres pour me demander de n’ouvrir la bouche que pour me nourrir et toi, et rien d’autre.
C'était un jour de cristal. 
On voyait à travers les peaux battre les cœurs
 et s'enlacer les rêves.
Les corps aussi désormais.


 

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