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Paloma feuilletait un album de photos. Elle avait promis à sa nièce Elise, d'en choisir plusieurs. Elise était une jeune photographe douée et travaillait pour un grand journal. Son chef lui avait donné carte blanche pour qu'elle crée « son événement », son film. la jeune femme avait alors proposé de raconter à travers la vie de sa tante, Paloma, l'histoire de ses grands-parents, et donc son histoire, celle de sa famille.

Paloma était heureuse : enfin une jeune qui s’intéressait à ses origines ! Elle avait suggéré à Elise de choisir des « photos marquantes», et de les commenter. Elles se rendraient plus tard dans les Pyrénées Aragonais au village du grand-père et à Barcelone, ville où la grand- mère avait séjourné quatorze ans ( durant  la guerre civile et après sous la dictature de Franco ). Elise ferait en quelque sorte un roman-photos autobiographique de la vie de la vieille dame.

Paloma retira de l'album la première image photographique et l'observa avec émotion : elle avait deux ans : elle donnait la main à sa sœur aînée, Clara, la mère d’Élise. Ses parents étaient là, souriant, encore jeunes...Qui aurait pu deviner les épreuves qu'ils venaient de traverser ? Qui aurait pu les imaginer huit ans plus tôt, passant clandestinement les Pyrénées, chacun de leur côté un 28 novembre 1946 pour fuir la dictature franquiste ? Derrière leur sourire, que de larmes ils avaient dû contenir ! Derrière leur visage apaisé combien d'horreurs avaient -ils dû surmonter ?

Toute petite, Paloma avait ressenti qu'elle n'était pas comme toutes les autres fillettes de sa classe, de son immeuble, de son quartier. Ses parents parlaient l'espagnol à la maison, bien que sa mère parlât parfaitement bien le français car elle était née en France à Givors, et avait grandi dans la Loire. A dix ans elle avait dû quitter son école, sa ville pour suivre sa famille à Barcelone. Après avoir survécu à la guerre civile et à la dictature franquiste, la famille était revenue dans la ville qu'elle avait quittée quatorze ans plus tôt, en franchissant clandestinement la frontière d'Andorre,en plein hiver. Pour son père c'était différent. A son arrivée en France, à Oloron Sainte Marie, en 1946, il ne connaissait pas un seul mot de français. Il avait fait la guerre civile dans le camp  Républicain où il était lieutenant. A la bataille de l'Ebre, il avait été fait prisonnier et était resté un an avec les condamnés à mort, pensant chaque jour que c'était le dernier. Puis il fut jugé et condamné à vingt ans de prison par les franquistes...Il en fit six, en effet, profitant d'une libération conditionnelle il s'évada et passa la frontière. Plus tard d'Oloron il partit pour   à Bordeaux, de Bordeaux à Givors, de Givors à Saint- Chamond, son périple le conduisit jusqu'à son épouse. Il trouva à s'embaucher dans une usine de Soie artificielle et y travailla toute sa vie...

Paloma parcourait l'album où défilaient les images de son enfance. Une photo retint son attention :
c'était la vogue de septembre. Sa petite sœur Rosmary avait deux ans et était dans sa poussette.
Paloma se tenait entre sa mère et son père ; quant à Clara, la grande, elle était devant. Les trois fillettes,toujours habillées à l'identique ( particularité espagnole, paraît-il ), portaient la même robe magnifique à rayures rouges et blanches avec un grand col où était brodé un charmant bouquet de fleurs. Ces robes très particulières avaient été achetées l'été dernier lors d'une excursion au Perthus, quand la famille était en vacances à Perpignan. Paloma se souvint d'un ami de son père, réfugié également, qui habitait cette ville. Ils les avaient invités tous les cinq. L'homme était papa d'une fillette de l'âge de Paloma. Il avait appris à Clara et Paloma à tenir un pinceau, à dessiner des visages, des arbres. Cette passion pour le dessin et la peinture fut pour Paloma une composante importante de sa vie. Cet homme lui avait sans le savoir ouvert une porte sur l'art.
Issues de deux cultures, avec un passé lourd à porter, Paloma et ses sœurs se sentaient malgré tout« bien intégrées » et davantage françaises qu’espagnoles. Pourtant cette intégration n'était que de façade. Partagées entre le passé difficile de leurs parents, le présent et l'avenir à construire, elles avaient refoulé au plus profond d'elles-mêmes leur moitié « espagnole ». Leur père ne leur parlait pas ou si peu de son passé, l'Espagne, sa famille restée là-bas, la guerre... Il voulait par ce silence si lourd préserver ses enfants et se protéger aussi de souvenirs insupportables.

Il y avait bien ces réunions, une fois par mois, les samedis après-midi à la maison où les amis de son père venaient. Il ne fallait pas les déranger, ni crier, ni écouter de la musique. La salle à manger était réquisitionnée durant des heures. Il y avait bien, aussi, ces fêtes espagnoles, ces pièces de théâtre à Saint-Etienne, ces rencontres et ces pique- niques entre réfugiés et ces camps de vacances, l'été, à Marseillan, qui rassemblaient les Espagnols en exil. Ses parents y allaient rarement. Sa mère n'aimait pas ces rassemblements car elle n'y trouvait pas sa place. Elle préférait les animations du quartier, de l'amicale laïque où ses enfants allaient le jeudi, les arbres de Noël de l'usine, les sorties dans le Pilat, la vogue, (fête foraine), la fête du 1er mai ,et surtout les vacances dans le centre de loisirs de la côte d'azur du comité d'entreprise où la famille passa plusieurs étés.

Paloma souriait sur ces photos de la plage de Miramar, elle avait dix ans. Elle avait visité l'île de Porquerolles, Menton , Monaco et le palais de Rainier. Toutes ces images lui rappelaient de si beaux souvenirs. Elle regardait à présent une photo de carnaval. Sa mère avait confectionné des habits en papier crépon. Un grand feu avait été préparé dans la cour des HLM et tous les gens étaient présents, faisant une immense ronde, partageant crêpes, gaufres et vin chaud. Clara devait avoir douze ans, Paloma dix et Rosmary six. Cadette dans la fratrie, pour Paloma ce n'était pas facile de se faire entendre  et elle en éprouvait une certaine frustration. Entre sa sœur aînée, préférée de sa grand-mère, et la petite dernière qui attirait toute l'attention, Paloma avait bien du mal  à faire « sa place »...

Elle regardait à présent  une photo de classe ...CM2 : elle souriait gentiment presque timidement.
Elle venait de surmonter une épreuve, une maladie qui l'avait clouée au lit l'an passé : une crise de rhumatismes articulaires aiguë, l'obligeant à déserter l'école trois mois. Elle n'avait pas le souvenir que pendant l'étude obligatoire ou la journée, l'enseignante l'ait prise à part, pour l'aider à combler ses lacunes. Elle remonta mois après mois son handicap pour arriver à la seconde place à la fin de l'année et à la première, l'année suivante. Une victoire !

De ces années de primaire  Paloma retenait sa rencontre avec la littérature, la poésie, le théâtre, l'écriture, les heures passées à la Bibliothèque. Ecrire, raconter, décrire, s'exprimer à travers les mots, fut une passion qu'elle découvrit et qu'elle garda toute sa vie. Elle découvrit les grands poètes ; Victor Hugo,Verlaine... On l'enregistra lorsqu'elle récita leurs vers, tant elle mettait d'émotion dans sa diction. En fin d'année, elle fit sensation en jouant le rôle de Toinette dans le  malade imaginaire de Molière. Le théâtre  aussi ferait  partie de son univers.

Elle avait été une bonne élève, presque toujours la seconde dans une classe de trente-deux. Elle avait reçu trois prix au cours de ces cinq années de primaire : le second prix car le premier était toujours réservé à son amie Chantal, fille unique, dont les parents étaient aisés, sa meilleure concurrente, si forte et douée ! Machinalement la vieille dame chercha des yeux sur les étagères de la bibliothèque ces trois ouvrages témoins de son application à l'école : ils étaient bien là : » Nouvelles histoires d'une toute petite fille » 2eme prix obtenu en CE1 ; " le plus beau chien du monde " 2ème prix obtenu en CE2, « une bergère et son chien » 2ème prix du CM2. Au CM1 elle avait dû rattraper le retard de trois mois d'absence et donc pas de prix cette année-là.

Paloma reprit l'album et tourna les pages de l'enfance pour s'attarder à présent sur les photos de son adolescence...
Ces années au lycée de la sixième à la seconde, Paloma n'en gardait pas un bon souvenir mais de la frustration et un sentiment d'abaissement. Elle aurait voulu s'appeler Chantal Dupont, Martine Durant ou Dufour, Du C.., peu lui importait mais abandonner ce prénom et ce nom étranger qui la sanctionnaient, pensait- elle, par rapport aux autres. Elle se sentait bien seule.

Alors que d'autres attendaient impatiemment la récréation , elle la redoutait, se demandant avec qui elle pourrait bien la passer. Elle était aussi mal à l'aise avec son corps comme toute jeune fille qui vit un changement. Une photo tomba de l'album : elle avait treize ans. Paloma la ramassa : l' adolescente photographiée n'était pas mise en valeur avec cette couette sur la tête, assise tristement, baissant la tête, l'air ailleurs, s'excusant presque d’être sur la photo. elle remit vite la photo dans l'album et s’arrêta sur une autre. La famille était attablée à un bar à Saragosse. Après vingt ans d'exil son père avait eu la permission de retourner en Espagne pour voir sa famille, d'abord dans les Pyrénées chez ses frères puis à Saragosse chez sa sœur. Son père souriait sa mère était pensive, ses sœurs portaient de belles tenues mais différentes, et elle était habillée en costume blanc très chic. Cette photo marquait une page importante dans son histoire : la rencontre avec la famille d'Espagne, les amis de son père, tout un passé ignoré qu'elle apprit à connaître, à intégrer à son histoire.

Paloma poursuivit en tournant les pages de l'album :« les années folles » " les années-lycée " avec une certaine forme " de libération " une découverte de la frivolité, des boums, des flirts, des " dancings " et... des garçons. Un nouveau look minette qui plaisait. Les hommes la regardaient, la courtisaient... alors elle fut entourée d'amies qui trouvèrent un intérêt à sortir avec elle. Un monde, certes superficiel, mais léger qui après ces années de plomb, la libérait, la valorisait, lui donnait enfin une place et une confiance en elle.

Dans ces boîtes à danser où elle allait avec Clara et ses amies, les dimanches ou les autres jours, Paloma ne disait jamais son prénom et se faisait appeler le plus souvent Agnès parfois Dominique. A quoi bon dire son prénom pour s'entendre dire : c'est quelle origine ? Vous êtes Espagnole ? Paloma en avait assez de ces questions. Elle voulait être une fille comme les autres, une Française sans passé à porter, à justifier !

Elle savoura ces années folles, de post mai 68, s'amusant dans les dancings, s'habillant à la mode, écoutant la musique de l'époque, courtisée, par les plus beaux garçons. Elle sortit alors de l'album une photo : c'était encore l'été, elle posait avec Rosmary : deux minettes en mini jupe. Il y avait aussi la copine de Clara : Anny et la « coccinelle « en arrière plan, cette belle voiture orange, achetée neuve qui faisait l'orgueil de la famille. Son père posait en short, le torse nu, un drôle de chapeau sur la tête. Il souriait .Cette période de la « coccinelle » permit aux filles de sillonner toute la région, de découvrir des paysages et de faire bien des rencontres...


Paloma à présent fixait une autre photo: celle de ses vingt ans aux auberges de jeunesse : ils étaient tous là, ses amis, ses sœurs et Loulou qui paradait au premier plan. Cet homme mûr allait bouleverser sa vie. Une rencontre phare qui vous éclaire pour toujours et vous révèle à vous-même, vous guide sur votre chemin de vie...
Une autre photo, tout en couleur, qu'elle affectionnait par dessus toutes : son amie Julia près d'elle, ses sœurs, ses copains, Loulou, tous déguisés. Loulou était le fils d'un grand ami du père de Paloma. Il avait regroupé des filles et des garçons d'Espagnols en exil et avait monté avec eux un groupe d'artistes amateurs. Il se produisait dans les fêtes des amicales laïques sur les scènes de la région, dans les animations diverses, et les galas. Loulou était venu voir le père de Paloma et avait discuté avec lui et ses trois filles. Il leur avait expliqué ce qu'il faisait avec les jeunes et les avait invités à venir rencontrer son groupe, un samedi. Clara demanda si son amie Anny pouvait être de la partie. Les trois filles prirent le car pour la grande ville. Loulou les y attendait. C'était avant Noël. Il neigeait. Il était quinze heures. Malgré la grisaille et la bise glaciale de nombreux passants arpentaient les ruelles stéphanoises, discutant, riant, interpellant. Les vitrines des magasins croulaient sous les guirlandes et les décorations. Les cafés étaient bondés et on mangeait là, sur la chaussée, des pizzas, des gaufres, des crêpes. Les haut-parleurs diffusaient invariablement les mêmes cantiques de Noël. Les marchands ambulants encombraient les trottoirs. Plus loin à la hauteur de la bourse du travail, au milieu du marché, des sapins et des fleurs, des syndicalistes tenaient réunion et distribuaient des tracts. Toute cette animation était nouvelle pour les jeunes filles. Enfin elles rejoignirent la place de l’Hôtel de ville, là où Loulou les attendait. Il les conduisit au local situé à quelques rues. Il poussa la porte. Il faisait bon. Il y avait du monde. Des filles chantaient en espagnol les complaintes des étudiants madrilènes. Certaines portaient des habits folkloriques d'Aragon, d'Andalousie, et de Catalogne. Elles étaient accompagnées à la manduria et à la guitare par trois musiciens. Paloma fut saisie par l'harmonie des voix et par la mélodie musicale. Puis on fit de la place car les jeunes en costumes folkloriques allaient danser. Loulou eut le temps d'enfiler un costume aragonais pour danser la Jota. Puis une fille dansa sur un air de flamenco joué à la guitare par un virtuose. On termina avec la danse catalane de la Sardane où tout le monde fut convié à participer y compris Paloma, Aurore et Anny. Puis ce fut à la poésie d'être à l'honneur :
- Celui-ci c'est notre poète ! Leur dit Loulou
On écouta ses vers. Puis ceux de Garcia Lorca ,de Machado et d'autres grands auteurs. Il y eut aussi du théâtre avec trois sketches humoristiques en espagnol. On termina l'après-midi autour d'un bon café et de tisane de verveine des jardins et de sucreries espagnoles de Noël ; mantequillos, turons, churos. Paloma se hasarda à questionner Loulou :
- Vous faites tout en espagnol ? Tous vos artistes ne parlent, ne chantent, qu'en espagnol ?
- C'est notre identité ! Dit Loulou, ce qui nous distingue des autres groupes !
- Mais votre public est réduit alors ? Vous ne touchez que les Espagnols ?
- Détrompe- toi ! Beaucoup de Français, d'amicales laïques et d'associations nous appellent pour les danses folkloriques très appréciées, et pour les chants Mais si vous vous voulez monter quelque chose en français toi, ta sœur et ton amie, vous êtes les bienvenues. Nous ne sommes pas fermés. Je sais que vous chantez dans les rues, chez vous, et qu'Aurore a pris des cours de guitare, c'est votre père qui me l'a dit.
- Pourquoi pas ? Releva Clara
- Et vous ne savez que des danses espagnoles ? Continuait Paloma
- Non aux auberges de jeunesse nous dansons des danses du monde entier
- Et pourquoi folkloriques ?
- Parce que ce sont les danses du peuple, que nos ancêtres dansaient. Ce sont des danses collectives et non pas individuelles comme aujourd'hui. Et ce sont de vraies danses avec des chorégraphies qui veulent dire quelque chose et non pas des déhanchements, des gesticulations parfois animales. Remarque, nous dansons aussi des danses des seigneurs celle de la Renaissance, du Moyen âge pour leur harmonie, leur beauté : elles font partie de notre patrimoine, de notre culture !


Paloma écoutait fascinée cet homme de vingt ans son aîné qui venait en quelques heures de la réconcilier avec elle-même, de lui faire découvrir cet univers enfoui au plus profond dans son cœur.
Elle avait l'impression d'avoir soudain quitté la France, Saint- Etienne... la neige, le froid et de se trouver au pays du soleil, dans une autre dimension. Il avait fallu pour cela ouvrir une porte dans un bâtiment triste et pénétrer à l'intérieur, se laisser prendre par l'ambiance, par la chaleur des hôtes, par leurs couleurs, leurs costumes, leurs mots : l'interprétation de leur art. L’enchantement dura encore un moment puis il fallut repasser par la même porte : celle du rêve qui ramène à la réalité.

Paloma et Aurore montèrent quelques mois plus tard, un numéro de chants traditionnels français accompagné à la guitare. Anny les suivait mais, n'ayant pas l'oreille musicale, abandonna. Les deux sœurs se produisirent lors de spectacles. Pour le centenaire de la Commune, elles proposèrent à Loulou d’interpréter les chants de la Commune à l'amicale laïque de St Etienne. Ce fut un succès.
Paloma découvrit grâce à Loulou les « auberges de jeunesse » où tout le monde dansait
fraternellement en harmonie, garçons et filles, en toute amitié mais aussi où on lisait, écrivait, parlait, échangeait les idées et vivait en autogestion dans le respect de la nature et de l'autre .

Par la suite le jeune femme devint secrétaire du mouvement indépendant des auberges de jeunesse, elle y  découvrit la vie en collectivité, un autre côté de la gent masculine, plus vrai, plus naturel, les soirées autour de la cheminée. C'est là qu' elle organisa ses soirées poésie ... Là qu'elle  se lia d'une profonde amitié avec une fille du groupe : Julia. Elle proposa au groupe et à Loulou de préparer des exposés sur le mouvement ouvrier, sur les mouvements révolutionnaires car l'histoire était ce qu'elle aimait le plus avec la poésie. Loulou lui prêta les documents pour réaliser son expo et une salle en ville pour présenter ses diapos et ses recherches.

Après le bac Paloma s'inscrivit tout naturellement   en faculté d'Histoire, encouragée par Julia et Loulou. La découverte des auberges de jeunesse, fut pour elle " un tremplin " pour affronter la vie mais aussi pour se découvrir et aller en avant sur son propre chemin. Loulou l'aida à s'affirmer à devenir elle-même, à ne pas renoncer à la partie « espagnole » de sa vie et au passé si douloureux de ses parents. Il joua le rôle du grand frère qui lui manquait si cruellement. Après des études d'histoire et tous ses diplômes obtenus, Paloma se maria avec un copain des auberges. Elle eut un petit garçon et devint professeur. Mais ce mariage ne lui apporta pas le bonheur qu'elle espérait et elle divorça sept années plus tard. Elle sourit devant la photo de son fils : il avait sept ans. Il était devant le portail de l' école de la Roche, du petit village de campagne où elle enseigna onze ans. L'enfant était si heureux de suivre sa mère, d’être dans son école, dans sa classe. c'est là qu'elle fera une rencontre solaire, une rencontre essentielle pour sa carrière : une amie institutrice qui avait eu le même parcours universitaire, qu'elle et avec qui elle partagea travail, idées, combats, et loisirs...

Puis Paloma hésita devant une photo d'elle prise à Amsterdam. Une rencontre sentimentale qui transformera sa vie, pour des années, alimentera son imagination, et occupera son cœur et sa tête...
Cela commença  par une rencontre bouleversante à Florence, avec ce professeur hollandais qui était venu s'asseoir auprès d'elle dans les jardins de Boboli....Il y eut leurs retrouvailles amoureuses l'hiver suivant à Amsterdam et le silence...puis les appels muets, ces coups de fil avec personne au bout. Paloma avait été très marquée par cet amour perdu. Elle fit bien d'autres rencontres amoureuses au cours de sa vie mais aucune n'aurait la saveur, et l'intensité de son histoire de Florentine...
De cette expérience amoureuse, Paloma  garda les échanges intellectuels qu'elle avait eus avec ce bel homme aux yeux verts qui parlait un français parfait. Il la ferait avancer, relever des challenges, se dépasser mais aussi  stagner dans les affres de l'amour par sa peur de l'aimer,  par ses faiblesses...Il lui avait dit « tu as la poésie, tu as les mots » comme autant de soutien, de réconfort, de force, de raison d'être. Elle lui dédierait ses plus beaux poèmes...


Paloma continua a effeuiller l'album... son parcours de vie et s’arrêta sur la dernière photo que l'on avait prise de son père, dans le parc de l'immeuble. Son fils avait grimpé sur une grosse branche et se tenait au-dessus de lui. Il y avait tous les petits-enfants, les beaux- frères, ses filles Clara, Rosmary ,Paloma la grand-mère.. Le grand-père posait ici en patriarche, en chef de la tribu, fier de ses petits-enfants et de ses filles, de sa famille, de sa descendance. Paloma était restée auprès de ses parents jusqu'à leur mort.
Elle leur avait su gré de leur aide lors de son divorce et pendant les années où elle avait enseigné à la campagne. Combien de services s'étaient-ils rendus mutuellement ? Elle avait été là pour tous les deux jusqu'à leur dernier souffle avec tendresse et amour...


 Paloma fixa alors  une dernière photo, récemment retrouvée sur internet : celle de son père pendant la guerre civile espagnole : tout jeune lieutenant. Il était entouré du général Ortiz et de
deux autres lieutenants : tout l'état-major  du général " sans dieu ni maître " . C'est en faisant des recherches sur le passé de son père pour écrire son  Dictionnaire de la guerre d'Espagne et préparer ses conférences, qu'elle avait trouvé cette photo historique. Elle respira profondément.
Elle avait une étrange sensation après avoir parcouru son chemin de vie et de rencontres, elle ressentait à la fois une sensation de vide et  une profonde satisfaction, comme un soulagement venu de très loin : elle avait dominé et vaincu ses démons. Ce sentiment d’être en trop, de ne pas avoir  sa place car enfant de réfugié, Paloma venait de le balayer. Avec un sourire, elle referma l’album. Elle savait quel rôle elle avait à jouer : écrire pour témoigner, pour que l'on n'oublie pas ! Elle n'éprouvait plus ce désir d'intégration à outrance qui fait oublier le passé des parents, les racines, le lieu d'où l'on vient :
" A vouloir trop s’intégrer, on se désintègre ! " Avait-elle dit un jour à Loulou lors d'une discussion. Elle avait tout fait pour " s'intégrer " "être acceptée " : ignorer ses origines, jouer à la parfaite petite Française, se détournant de ses origines espagnoles. Somme toute, elle avait eu raison sur certains points mais pour autant fallait -il qu'elle renonçât à une partie d'elle-même, ce qui faisait justement, comme disait Loulou , son " identité ", son originalité, sa particularité, sa personnalité, sa sensibilité... son histoire ?
Fallait-il plus longtemps encore  porter le poids de l'exil de ses parents ?
« Tout exilé cherche impérativement à replanter des racines même sur les terres les plus
inhospitalières . »
« La plus grande force est de croire en ton histoire «
Si loin sont tes racines, si loin sont ces épines, elles sont indélébiles et voyageur fragile tu ne pourras jamais effacer ce qui fait ce qu'aujourd'hui tu es »
.

Toutes ces pensées, elle les avait livrées dans un essai de philosophie qu'elle avait écrit.
Quel chemin parcouru ! c'est dans l'écriture qu'elle avait trouvé un exutoire, une thérapie. C'était à travers ses écrits qu'elle put se livrer, livrer le passé, rendre hommage à ses parents, être leur voix... Une amie rédactrice d'un blog très suivi, la pousserait et l 'épaulerait en publiant tous ses écrits...

Paloma choisit et présenta les photos retenues et leur commentaire à le jeune Elise. Elle les étala sur la grande table de la cuisine et expliqua son choix, dressant devant sa nièce un chemin de vie , jalonné de rencontres et d'histoires. Elise l'écouta attentivement puis Paloma la laissa quelques minutes pour aller préparer du café . Lorsqu’elle revint avec le plateau, Elise lui dit :
- De toutes ces photos quelle est celle que tu mettrais en couverture du roman ?
Paloma hésita, elle les aimait toutes car elles racontaient toutes une tranche de vie importante, des rencontres essentielles.. Elle montra celles de la famille en Espagne, et du  père lieutenant, puis une image photographique au bord de la mer. Puis elle mélangea les photos et lança émue :
-Choisis, toi ! Choisis la photo !
Elise alors n'hésita pas et à la grande surprise de sa tante, sortit de l'album fermé, la photo où l' adolescente de treize ans était assise sur une chaise, et baissait la tête. Peu mise en valeur dans un corps qui se cherchait, elle portait ce tablier vichy et cette triste queue de cheval. Paloma en fut perplexe presque contrariée :
- Pourquoi cette photo ? Je n'aime pas me voir ! Je suis gauche, timide et introvertie, je me cherche et je suis pleine de complexes et cette époque n'est pas la meilleure de ma vie.
- Je sais ! lui répondit malicieusement Elise ! C'est bien pour cela que je l'ai choisie ! Parce que tu es ici en devenir, en devenir de toi. Tu es ici au commencement de ton chemin. Tu n'as pas encore fait les rencontres capitales hormis celle du grand-père bien sûr et  de son ami dessinateur. Tu es comme le papillon qui va naître et qui va se débarrasser de son ancienne apparence. Mais je te rassure, je mettrai également sur la couverture une photo d'aujourd'hui que je prendrai plus tard et j'écrirai au bas " Le chemin de Paloma " .
- Je comprends ce que tu veux dire et faire ! Lui répondit doucement dans un sourire sa tante.
Elise enchaîna :
- Quelle analyse portes-tu sur les différentes rencontres que tu as faites sur ton chemin de vie ? Sur le chemin qui mène à toi ?
- Certaines rencontres m'ont fait avancer, évoluer, d'autres m'ont repoussée en arrière, fait reculer et même m'ont fait tomber et sombrer au fond du gouffre. Mais en définitive elles m’ont toutes appris à me connaître, à découvrir mes vraies envies, mes sentiments, mes limites, ma mission. C'est à travers les autres que j'ai compris qui j'étais et ce que je voulais faire de ma vie.
Paloma souriait. O combien sa chère nièce avait eu raison et avait su  percer sa personnalité jusqu'au plus profond d'elle-même..Bien sûr elle se méfiait d'elle-même , de ses rêves et de ses illusions souvent déçues. Son père l'avait mise en garde :
– Tu n'as que des oiseaux dans ta tête  ! lui disait-il souvent.
A présent elle savait qui elle était et d’où elle venait. Elle s'était réconciliée avec son autre
moi, en s'acceptant.
Elle venait de parcourir un long chemin et son ami de toujours Loulou l'avait bien guidée : ses études d'Histoire l'avaient ramenée à l'histoire de tous les siens : à sa propre son histoire personnelle. Elle avait décidé des années en arrière, d' écrire les pages déchirées de la guerre d'Espagne, elle serait la plume, le porte-parole de son père, de ses amis, des combattants pour la liberté.
Elle était devenue forte de ses faiblesses, et faible de ses forces. Elle savait que le but importait peu dans la vie, que le plus important était le chemin qui y conduit. Et ce chemin, Paloma l'avait trouvé difficile, encombré, initiatique, parfois dangereux, escarpé, peuplé de " fausses rencontres." Quelques-unes de ces rencontres furent décisives, fondamentales au point de changer le cours d'une vie, pour permettre à l'être de devenir lui.

C'était à Elise à présent d'entrer en scène, de s'affirmer et de marcher sur les traces de son passé et de préparer son avenir.  Elle comptait sur elle pour lui passer le flambeau, le flambeau de la mémoire, de l' histoire de la famille.
Elise partie, Paloma s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit. Le précoce automne avait jauni les arbres et le soleil radieux déversait sur eux des rayons de feu. Une colombe passa au-dessus de sa tête, fit un arc de cercle et alla se poser sur un grand chêne. Paloma l'observa. L'oiseau était magnifique, d'un blanc immaculé. Il se mit à chanter dans la tiédeur du soir. Paloma ne le quittait pas des yeux. Puis il prit son élan et fit une grande arabesque avant de s'envoler dans le ciel azuré.
Comme cette colombe, Paloma avait pris elle aussi son envol. Après s'être livrée dans ses livres, elle se délivrait de ce fardeau du passé : elle était enfin libre !

Le chemin de Paloma - une nouvelle de Carmen Montet
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