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Publié par Dix vins blog

Il y a dix ans, mais vous vous en souvenez encore sans doute, j'étais ce que l'on appelle un grand reporter,  une personne d’une très haute situation. Mon tailleur m’habillait  magnifiquement avec les laissés pour compte des souverains étrangers qui passaient  sous sa coupe, sa coupe si élégante. Je voyageais gratis dans les wagons-lits les plus réservés. Le nonce du pape tremblait devant moi. Je confessais  les meneurs syndicalistes, les ministres remerciés ou branlants, les académiciens, les grands savants. Je pourrais vous montrer une  photographie de Tolstoï, en caleçon  de bain dans sa piscine, et discutant sur la fraternité universelle avec Monsieur Bernard Shaw, laquelle photographie  portait au verso cette dédicace : «  A monsieur Paul Terrier, en toute communication d’intelligence «. On m’envoyait surveiller les bombardements de bateaux dans les Amériques du sud, vérifier les réclamations ouvrières dans les grandes grèves.

Inutile de vous dire que confortablement installé dans ma ville d’Enghien, loin de ces dangereuses opérations, je rédigeais des comptes rendus d’une saveur et d’une truculence que les lecteurs du Moment Parisien ( le journal dont j’étais l’ornement ) appréciaient jusqu’au délire. Le Larousse n’a pas été inventé pour les candidats au certificat d’études, et, enfin, je peux me vanter d’être  un humaniste assez distingué.

Un jour, je ne sais vraiment pas pourquoi, il me prit un remords. J’eus honte de la fiction sur laquelle reposait toute ma célébrité ; je songeai au sort misérable de ces centaines de jeunes gens qui courent jour et nuit à la recherche d’une information sensationnelle pour ne recueillir, de ci de là, qu’un misérable inceste sans beauté dans un quartier excentrique, ou la mort subite d’une ivrognesse anonyme. J’eus honte, je me dis :

- Moi aussi, il faut que je travaille  pour gagner ma vie. Il faut que j’aie vu moi-même les choses dont j’entretiens le public.

Ah ! Fatale stupide pensée ! Comme si l’idéal n’était pas plus beau que le réel et les choses imaginées plus complètes que les choses contemplées ? Et puis, pour voir, il faut une habitude, un entraînement, que sais-je ! Une espèce de don que tout le monde  ne saurait avoir  et qu’en tout cas je ne possédais guère. 

Or, précisément, à cette époque, il y avait en Angleterre une pendaison. C’était environ deux ou trois ans après celle du docteur Crippen qui fit tant de bruit. Il n’y avait pas eu d’autres condamnations à mort dans l’intervalle, et maintes fois l’opinion publique s’était crue  sur le point de rappeler au parlement anglais la suppression de cette pénalité archaïque ; mais elle n’y avait point réussi. C’est pourquoi l’exécution de ce pauvre bougre de Jim Jones, vague apache, d’ailleurs, sans intérêt, suscitait d’acharnées polémiques. Le Moment Parisien voulut, pour répondre à la curiosité publique, quelque chose de très excitant, avec de beaux clichés. Je partis à Londres, mon kodak sous le bras.   

Ah mes amis, je ne l’aurais jamais cru à ce point fatigant, ce métier de reporter, lorsqu’on ne l’exerce point dans l’intimité de son  cabinet de travail, entre sa pipe et son encyclopédie ! Je vous épargne le récit de mes courses et de mes démarches. Il fallut prouver qui j’étais,  solliciter des cartes et des passages de faveur, payer réellement les frais que j’avais l’habitude de faire payer au patron, dans mes petites notes de retour, et naturellement, comme je n’avais pas l’habitude, je me fis monstrueusement exploiter.

 Il me fallut loger dans un crapuleux hôtel de septième ordre, aux portes de la prison. Je dormis mal et tout habillé, tant je craignais de manquer l’exécution. A quatre heures du matin le garçon vint m’avertir, je passai ma pelisse, le suivis, et, arrosant d’une nouvelle série de pourboires toutes sortes d’immondes personnages patibulaires, je finis par occuper un huitième rang de lucarne qui donnait sur l’ignoble cour et dont les sept autres étaient obstrués par un énorme reporter poméranien qui n’en n’avait pas bougé depuis deux jours. Je regardai de tous mes yeux.

Répugnant spectacle !

Mais je ne pus le suivre jusqu’au bout, car la seule vue du gibet  m’avait déjà fait lever le cœur. Quand le condamné parut, j’eux une oppression épouvantable ; et lorsque, inquiet, pâle, pareil à une bête traquée qui implore, il tendit le cou en avant au moment où le bourreau lui serrait la main, bien avant la seconde fatale, il me sembla que, autour de ce cou tendu, la corde infâme  était déjà passée, serrait déjà…et, n’en pouvant supporter davantage, je m’enfuis.

Je m’enfuis jusqu’au bureau de poste le plus proche, où je télégraphiai à mon directeur ces simples mots :

«  Exécution abominable. Ai pas pu rester jusqu’à la fin « Paul Terrier.

Fort heureusement pour lui, le patron ne manquait d’esprit. Une cour intérieure quelconque du château de Loches, où un photographe adroit avait casé une potence, remplaça avantageusement  le cliché que je ne rapportais pas et le critique d’art du journal composa une page de haute littérature sur cet événement que ni lui ni moi n’avions vu, mais qu’il eut l’esprit d’imaginer.

Quant à la façon dont mon directeur me dit qu’il m’était désormais inutile de me représenter devant lui, elle fut d’une ingéniosité si élégante que ma foi, je lui pardonnai le tort  qu’elle aurait pu me causer. Car devinez quelle tête agonisait dans le nœud de la corde de la potence ! Devinez….la mienne, messieurs !

Mes meilleurs amis trouvèrent que cette cravate de chanvre m’allait bien. Et pourquoi aurais-je été plus difficile que mes meilleurs amis ?

Je ris avec eux et le patron qui était bon diable, puisqu’il avait eu le dernier mot, me reprit un an après pour faire la dernière révolution du Honduras, un reportage épatant !....

Almanach Vermot 1921 - Le reporter sensible - Francis de Miomandre
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