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Publié par dix vins blog

Il y a quelques années j'avais loué aux environs de Paris, dans certaines régions de l'ouest, fréquentées surtout par les peintres et les écrivains, pour ses sites enchanteurs, une charmante bicoque avec jardin minuscule où j'allais passer l'été.

Je m'étais lié d'amitié là-bas, avec un savant, le professeur Clève, personnage connu dont la parole et les écrits en matière de psychisme faisaient autorité.

Le professeur Clève se livrait à des expériences extrêmement curieuses sur l’occultisme. Longtemps il chercha à approfondir les mystères du spiritisme, espérant arriver un jour à leur donner une explication scientifique plausible.

Il ne croyait pas à la survie car, disait-il, les esprits que nous évoquons sont embarrassés lorsque nous les questionnons au sujet de l’autre vie. Leurs renseignements s’arrêtent là où commence notre ignorance, ce qui tend à prouver que des forces inconnues émanent de nous-mêmes et que chaque médium est une sorte de poste émetteur transmettant machinalement  des impressions provenant non des morts mais des vivants, même si ces vivants sont à de grandes distances. J’assistai, chez le professeur Clève, à des séances prodigieuses.  Plus ces expériences militaient en faveur de la survivance, plus le professeur Clève s’avérait  sceptique, plus il enrageait  de voir l’écheveau de ses recherches s’embrouiller, la définition du mystère se dérobait sans cesse devant quelque nouvelle et décevante particularité.

Un soir  il me convia à une séance curieuse. Il était là avec deux de ses collègues, le docteur Gibbon et un chimiste distingué, M.Beloze.

Une jeune fille de 19 ans, dont les parents habitaient la localité, servaient de sujets aux hypnotiseurs. Elle fut soumise à une épreuve curieuse. Après que le professeur l’eut endormi, il lui fit raconter des phases de sa vie en remontant jusqu’à son enfance.  Elle s’arrêta enfin au point où sa mémoire lui fit défaut.

Mais alors, ô Prodige, un autre être, un homme qui substitua sa pensée à celle du sujet, parla par la voix de la jeune fille, retraça  à son tour  l’histoire de sa vie.

Puis l’on obtint ensuite les confidences de trois autres personnages, hommes et femme. Lorsque l’expérience fut jugée suffisante, Clève  réveilla son médium  fort déprimé, le paya royalement pour avoir bien voulu se prêter à une épreuve aussi curieuse.

- Eh bien, dis-je au professeur, doutez-vous un seul instant de la réincarnation ?

Allons bon, vous voilà emballé, vous !, fit-il souriant.

-Comment ne le serais-je pas ? je sors de chez vous, maître, avec la conviction qu’après la mort physique, le fluide inconnu qui fait agir l’être humain subsiste avec sa conscience et tous ses souvenirs, qu’il n’attend qu’une occasion de trouver un appareil récepteur comme votre médium pour faire savoir aux vivants que l’âme ne meurt pas.

- Mais taisez-vous, s’exclama le professeur en riant d’un petit rire satanique, je ne vous inviterai plus à mes séances, j’ai peur qu’elles ne troublent votre esprit.

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Il est de fait que ce soir-là, je rentrai chez moi fort agité. Je m’abandonnai longtemps à maintes hypothèses aussi abracadabrantes les unes que les autres avant de m’endormir…et le sommeil vint.

Mais voilà qu’un cri atroce me réveilla en sursaut. Je vis alors se dessiner sur mon rideau une main lumineuse, à l’annulaire de laquelle je distinguai  une bague d’argent avec un chaton représentant une tête de sphinx.  Et cette main tenait un couteau rouge de sang.

Qu’on juge de mon épouvante. Je me demandai si les expériences du docteur Clève n’allaient pas faire de moi un dément. Oh ! L’horrible hallucination !

A partir de ce moment il me fut impossible de me rendormir. Je vis poindre l’aurore. J’entendis le laitier carillonner longtemps à la porte de Melle Blaise, ma voisine, une septuagénaire peu communicative.

Le laitier prononça des paroles qui me frappèrent de stupeur :

- Il se passe quelque chose d’anormal, disait-il à un cantonnier, voyez ce carreau cassé à l’une des fenêtres du premier  et cette échelle en travers de l’allée.

Ainsi que le laitier j’eus le pressentiment d’un crime, je me souvins de l’affreux cri qui m’avait réveillé. Mais cette main  lumineuse brandissant un couteau ! Quelle explication donner à pareille vision ?

Une heure après, le commissaire, son secrétaire et deux gendarmes arrivaient.  Un serrurier força la serrure. Le magistrat découvrit la pauvre femme égorgée dans sa cuisine. On me demanda si je n’avais rien entendu. Alors je parlai du cri qui m’avait arraché à mon sommeil.

Et voilà que parmi les curieux que le bruit avait attirés devant la maison du crime se trouvait un Parisien qui me regarda d’un air soupçonneux et qui,  se  penchant à l’oreille de l’un et de l’autre, devait se permettre sur mon compte de perfides insinuations, lesquelles auraient pu me rendre suspect aux yeux de la police.

Soudain j’éprouvais le plus vif sentiment d’horreur en le voyant lever la main droite. Je reconnus à l’annulaire de cette main le fameux chaton représentant un sphinx remarqué au cours de mon hallucination. Je me dirigeai aussitôt vers la demeure du professeur Clève, déjà au courant du crime.  Je lui narrai mon affreuse vision de la nuit et la constatation stupéfiante que je venais de faire.

- Vous serez un merveilleux sujet pour mes expériences et je vous utiliserai, se contenta-t-il de dire sans attacher la moindre importante à l’apparition lumineuse.

Puis il me parla d’une nouvelle expérience qu’il se proposait de tenter sur la même jeune fille.

- Ce soir nous allons nous efforcer d’interroger, par le truchement de notre merveilleux sujet, l’homme à la tête de sphinx.

- Je ne comprends pas.

- Eh bien voilà,  mon sujet étant un enregistreur incomparable d’ondes mentales, je lui demanderai de se transporter par la pensée chez cet homme et d’obtenir ses aveux.  Si c’est lui l’assassin il doit être plongé dans un état de sensibilité morbide propre aux criminels que trouble un affreux remords.  Ce sera donc une proie facile.  Vous verrez quels remarquables résultats on peut obtenir  par la transmission de la pensée. Si l’épreuve réussit, elle vous prouvera que les différents personnages qui parlaient hier soir par la bouche de nos sujets n’étaient pas du tout des esprits mais des êtres vivants dont la pensée s’était un instant extériorisée.

 Très tard dans la nuit la jeune fille se laissa hypnotiser. Clève lui ordonna de se rendre mentalement à la maison de l’assassin présumé, un nommé Tof, agent d’affaires véreuses, villa des Sycomores. Tout à coup après les pauses magnétiques d’usage, la jeune fille parla.

- Je suis Tof, dit-elle que me veut-on ?

- Tof, prononça Clève au milieu d’un impressionnant silence, vous êtes l’assassin de Melle Blaise. Il faut sans retard avouer votre crime, libérer votre conscience et ne pas laisser plus longtemps soupçonner un innocent.

- Non, non, je ne suis pas l’assassin.

- Prenez garde, reprit Clève, vous êtes devant un tribunal impitoyable qui ne peut vous laisser en paix tant que vous n’aurez pas avoué…demain matin, vous verrez trois hommes arrêtés devant votre maison, ces trois hommes connaissent votre crime.

- Non, non, épargnez-moi ce supplice. De grâce, je souffre, je souffre. Et, à partir de ce moment il fut impossible d’arracher un seul mot au sujet.

- quelle heure est-il, demanda le professeur.

- Deux heures du matin, exactement.

- Parfait, l’expérience est terminée.

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A l’aube, des ouvriers agricoles, passant devant la villa des sycomores, voyaient le corps de M. Tof se balancer d’un tilleul dont la ramure surplombait la grille.

Sur la table de la villa se trouvait ces quelques mots destinés au commissaire :

- Deux heures du matin. Je ne puis garder plus longtemps mon affreux secret. C’est moi qui ai tué Melle Blaise.  Le remords m’a fait éprouver de telles souffrances au cours de la nuit que c’est un soulagement pour moi d’en finir. Mon esprit  a été soumis à une véritable torture. Je crois finalement à l’immortalité de l’âme, ce dont j'avais toujours douté, car j’ai été hanté par l’âme de la victime. Elle m’ordonna impérieusement d’avouer le meurtre. Ce fut une lutte atroce entre son esprit et ma conscience.

Le nom de Tof est un nom d’emprunt. J’ai perdu,  dans des spéculations hasardeuses, toute ma fortune ainsi que celle de ma femme dont je suis séparé.  Comme j’ai détruit, avant de me détruire moi-même, tous les papiers prouvant ma véritable identité, j’ai la satisfaction de penser que mon déshonneur  ne retombera pas sur  la tête de mes enfants. L’or et les titres volés  se trouvent dans le tiroir de cette table. Adieu !

Tel est le résultat qu’avait obtenu le professeur Clève par la transmission de pensée.

- Encore un qui, dans son désarroi s’est cru visité par l’âme de sa victime, s’exclama –t- il !

Quant à l’apparition lumineuse, il en chercha vainement l’explication.

- Mais à quoi bon se creuser la tête plus longtemps, conclut-il. Ne vivons-nous pas comme des aveugles en plein mystère ? Souhaitons donc  ignorer toujours d’où nous venons et où nous allons, cela vaudra mieux.

Almanach Vermot 1938 : L'hallucinante expérience - Alphonse Crozière
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