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Publié par dix vins blog

Il n’y a pas bien longtemps Chicago comptait encore parmi ses habitants un bizarre excentrique, dont le moins que l’on puisse dire, c’est que son plus vif plaisir consistait à déconcerter les gens par les trouvailles inépuisables de son esprit malin. Vraiment ce Bob Crowoé avait le don de ne jamais être banal.

Son voisin de l’étage inférieur s’étant plaint du bruit de pas qu’il faisait quelquefois en rentrant après minuit, Bob Crowoé avait riposté comiquement en faisant venir chez lui, tous les matins,  un professeur de saxophone qui, de 8 à 9, répandait dans la maison le vacarme d’une tonitruante musique.

En voyage, pour être seul dans le compartiment, plusieurs fois au moment de monter dans le train, il se mit sur la face un faux nez couvert d’énormes pustules. A sa vue, on passait discrètement à côté.

Au restaurant, il faisait à son usage, retoucher son choix de plats marqués au menu. Par exemple il fallait qu’on lui mélangeât deux potages différents et qu’on lui servit côtelette ou bifteck sur  un canapé de sardines à l’huile.

Bob Crowoé était, on en juge, un original. Il le fut au-delà de son dernier soupir, par la teneur de son testament.

On trouva chez lui, dans sa bibliothèque, dans le tiroir de sa table de nuit,  et sous le socle d’une statuette représentant un singe, c’est-à-dire à 3 exemplaires,  un manuscrit portant  sa signature et strictement la même date,  ainsi conçu :

«  Je lègue  ce qui restera de ma fortune à mes neveux et nièces,  qui sont au nombre de cinq. Ils devront se la partager en portions égales, cela sans discussion, en exécutant à la lettre ma volonté. Ainsi chaque meuble, chaque tableau devra le plus régulièrement possible être découpé  en cinq morceaux, afin qu’il n’y ait pas de jaloux sur le choix  d’un objet par tel ou tel.  Chacun de mes héritiers aura donc un peu de tout, comme au cours d’un festin  tous les convives ont le même  droit de manger et de boire, selon la composition du menu.

«  on trouvera dans ma garde-robe exactement 75 pantalons de bonne étoffe, à ma taille, laquelle est moyenne. Je désire qu’ils soient, après annonce immédiate dans les plus populaires journaux de la ville, dès le surlendemain de mon décès, vendus aux enchères publiques,  chacun séparément et je l’exige, à 75 personnes différentes, dont aucune ne devra être ni l’un  de mes neveux ou nièces. Ensuite le produit de cette vente sera équitablement partagé entre eux, déduction faite des frais.

Aucune contestation ne sera valable contre le rigoureux accomplissement  de ce que l’on vient de lire. A ce sujet aucun  recours  en justice ne pourra être  exercé.

Ecrite en parfaite lucidité d’esprit, ma signature ci-dessous étant,  par excès de soin, indiscutablement légalisée. » Dans quelle banque étaient déposés les titres de  rente laissés par Bob Crowoé ? Ceci n’était pas inscrit  et les héritiers orphelins n’en savaient absolument rien. Leur oncle étant fâché avec eux, comme précédemment avec leurs parents, il avait brisé toute relation.

L’étrangeté de ce testament n’était pas surprenante, somme toute,  en raison du caractère extravagant  de leur auteur. Tout de même n’était-ce pas un jeu un peu trop fort que d’exiger la destruction  de tout son mobilier ?

«  Bah", pensèrent en chœur les héritiers,  nous nous entendrons pour partager les meubles et les tableaux  sans avoir la bêtise de les massacrer. Mais cela leur fut impossible, car,  d’après un codicille,  déposé chez le notaire,  il était stipulé que :

1°tout ce que contenait l’habitation de Bob Crowoé serait mis sous scellés et 2° le partage exécuté sous la surveillance d’une demi-douzaine de policiers. Ce qui fut fait. La vente des pantalons eut lieu dans les conditions indiquées.  A vil prix, et c’est forcément  à 75 personnes de condition modeste que furent adjugés ces vêtements encore mettable, encore en bon état, certes,  mais tout de même quelque peu défraîchis.

Ce soir-là, rentré chez lui, un des acheteurs, , vieux peintre dans la gêne, remarqua tout à coup que les deux poches de son pantalon étaient cousues. Il coupa les fils et ô merveille, il trouva 10 billets de 100 dollars. Radieux de cette découverte, il se rendit chez un ami sculpteur, qui, lui aussi,  s’était acheté un pantalon à la vente. Même aubaine !

Le bruit de cette dernière excentricité  imaginée par Crowoé se répandit rapidement dans tout Chicago, et les journaux  du lendemain  avaient annoncé que toute la fortune de l’homme  aux 75 pantalons avait été dispersée au hasard, par ce généreux moyen, entre les mains de gens nécessiteux, grâce aux poches cousues.

Quant aux héritiers, ils perdaient ...sur toutes les coutures !

Almanach Vermot 1940 - L'homme aux 75 pantalons - Charles de Bussy
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Commenter cet article

Stan 28/02/2015 08:57

Merci pour ce texte !

elsapopin 28/02/2015 09:11

de rien au contraire ca me palit un bien fou de voir que comme moi vous appréciez les articles de nos vieux almanach de veritables trésors belle journée à vous ! elsapopin