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Publié par elsapopin

 

Il y a longtemps, lorsque j'étais encore une petite fille, avec ma mère nous allions tous les été , en Ardèche dans la bergerie de mon grand oncle. Elle se situait en haut d'une montagne fleurie de bruyères. En contrebas coulait, sur des tapis de cailloux, une rivière tumultueuse. J'adorais cet endroit : il était sauvage, l'air y était doux et pur, la nature y avait tous ses droits, ainsi que les animaux.

Francis, mon grand oncle, était le frère de mon grand père maternel. Il était veuf, et n'avait pas eu d'enfant. Instituteur de métier, il avait épousé contre l'avis de sa famille, une belle paysanne, nommée Perrine, pauvre et un peu « étrange », demi-sorcière demi-sauvageonne, ne possédant qu'une chaumière en ruines dans les collines. L'amour du grand oncle fut plus forte que tous les préjugés et les deux jeunes gens se marièrent à la mairie où peu de monde les y accompagna. Ils vécurent longtemps heureux, s'entourèrent de chèvres, de moutons, de poules, de coqs, de lapins, de chiens et de chats.

L'année de mes dix ans des conflits familiaux obligèrent ma mère à se séparer de mon père et à trouver refuge, pour un temps, auprès de son grand oncle. Le vieil homme l'aimait comme sa propre fille.

C'était les vacances de la Toussaint.

Une nuit où je m'arrivais pas à dormir, à cause du divorce de mes parents, je sortis sur le seuil de la maisonnette. Le ciel était envahi d'étoiles : une véritable nuit d'été, en plein automne ! Mon grand oncle était là :

-Tu ne dors pas ? Me demanda t- il ,

-Non ! je n'y arrive pas !

Il s'approcha de moi et me prit la main.

- C'est difficile les histoires des grandes personnes et très compliqué  ! Mais il faut que tu gardes espoir. Veux- tu que je te conte une histoire, pas un conte ! Une histoire vraie qui m'est arrivé à moi et à quatre de mes petits élèves ?

Je restais silencieuse. Francis essuya une larme sur ma joue. ET doucement le vieux monsieur commença son récit :

« Cela faisait déjà trente ans que j'étais maître d'école au village. Nous vivions ici, avec Perrine dans cette même bergerie. Je l'avais bien aménagée grâce à l'argent de ma solde d'instituteur. Je faisais classe toute la journée avec une courte interruption à midi pour finir de bonne heure, à quatre heures, à cause de la neige, du brouillard et de la nuit qui pouvaient tomber vite. J'accompagnais les enfants des paysans qui vivaient dans deux fermes voisines : trois garçons et une petite fille. Puis je remontais rejoindre Perrine et l'aider avec les moutons et les chèvres. Le jeudi , jour où il n'y avait d'école,  je faisais des fromages et le dimanche nous descendions en ville les vendre. Parfois nous faisions un détour pour aller dîner à l'auberge de l'Alchémille, pas très loin d'ici à quatre kilomètres. C'était des amis à Perrine qui la tenaient, avec leur fille et leur fils.

Un soir donc, le 31 octobre, veille de la Toussaint, nous finîmes de bonne heure la classe, bien  avant seize heures car la neige avait commencée à tomber....je me souviens que c'était un mardi.  A l'époque il n'y avait pas de vacances de la Toussaint comme aujourd'hui car on ne rentrait à l'école qu'au 1er octobre. Mais le 1ér novembre était un jour férié. 

- Le lendemain on pourra se reposer et ne pas remettre nos grosses galoches ! S'était exclamé un de mes élèves.

- Moi si ! Pour jouer dans la neige ! Ricana un autre.

Je dus stopper ces bavardages pour vite fermer l'école.  Nous partîmes sur la route, puis nous primes le chemin qui se couvrit de poudreuse au fur et à mesure de notre avancée. Soudain, un brouillard épais et froid s'abattit sur notre petite troupe. Nous marchions à l'aveuglette.

J'avais demander aux enfants de tous se tenir par la main puis je sortis ma ceinture et les garçons en firent de même et nous nous accrochâmes les uns aux autres. Nous tournâmes en rond, deux bonnes heures, perdus. Il faisait grand noir. Nous ressentions des présences hostiles : les loups ! La fillette nommée Marie ne pouvait plus avancer, transie de froid. Je la prenais sur mes épaules  mais pour aller où ? Je n'y voyais rien et les garçons étaient épuisés. Il fallait trouver un abri coûte que coûte ! Nous nous étions arrêtés pour souffler. J'étais épuisé et désespéré mais je ne voulais pas le montrer aux écoliers. C'est alors que je ressentis une main forte se poser sur mon épaule et la voix tant aimée me dire :

- Alors ! Francis tu ne reconnais plus la route de l'auberge de l'Alchémille ? 

C'était Perrine qui était venue à notre secours.

Cela faisait bien deux ans que nous n'étions retournés à l'auberge. J'étais si fatigué et si heureux de la savoir auprès de moi, que sans rien lui demander, je la suivis. Elle marchait en tête avec les deux énormes lanternes du meunier, un vieil ami. Ces lumières éclairèrent notre chemin. Arrivés à l'auberge, nous y trouvâmes chaleur, soupe, viande et réconfort. Après les avoir fait manger, nos amis installèrent les enfants sur des paillasses près de la grande cheminée.Les marmots, épuisés et transis s'endormirent aussitôt. Je ne tardais pas à faire, de même épuisé par tant d'émotions. Au petit matin, alors que je dormais encore, Perrine me chuchota à l'oreille :

- Je t'attends tout à l 'heure à la bergerie.

Quand les enfants et moi  émergeâmes de nos songes , nous étions seuls dans l'auberge mais le feu brûlait toujours dans l’âtre et du lait chaud, du pain frais et du beurre  attendaient  mes petits gaillards et pour moi, du café fort. Nous déjeunâmes rapidement, car il fallait ramener les enfants auprès de leurs familles qui devaient être très inquiètes.  Quand nous arrivâmes au hameau , les mères crièrent de joie en voyant les petits rescapés. Les pères me remercièrent puis me prirent par le bras  :

- Nos condoléances Francis, Perrine est partie hier dans l'après-midi avant que la neige ne tombe. Marthe ma femme est allée la voir avant déjeuner pour lui acheter des fromages : elle était livide et tremblait. Marthe l'a couchée et soignée. On voulait t'avertir et chercher le docteur mais la neige s'est mise à tomber, alors Marthe et les autres femmes sont restées à son chevet. Perrine nous a quittés en fin de journée ...

- Ce n'est pas possible ! Hurlais-je ! Elle  nous a sauvés  ! elle est venue à notre rencontre avec les lanternes du meunier ! Elle a passé la nuit avec nous !

Je courais comme un fou jusqu'à la bergerie en criant :

- Perrine ! Perrine ! Perrine !

Je pénétrais dans la maison froide, je me ruais jusqu'à la chambre et je trouvais ma pauvre Perrine là, allongée avec un magnifique sourire aux lèvres. Les deux vieilles lampes du meunier, étaient posées à terre, encore  pleines  de buée.

-La nuit que nous venions de traverser avec mes élèves était une nuit spéciale: la nuit où les morts donnent rendez vous aux vivants. " Ajouta Francis.

Je l'écoutais hébétée. Je buvais ses paroles. 

-Vois tu, conclut -il, j'ai eu très peur pour les enfants, plus que pour moi. J'ai appelé, sans que j'en ai conscience, à l'aide et ce fut Perrine qui nous sauva d'une mort certaine. 

- Les aubergistes auraient pu témoigner de la présence de Perrine  ? M'écriai-je 

- Nos amis avaient disparus voilà deux ans dans un accident de montagne. Je le savais , mais dans les circonstances de cette nuit du 31 octobre, je l'avais oublié sur le coup  ou je ne voulais pas le savoir du moment où nous étions tous sauvés et au chaud ! 

- Et tes élèves ? Ils auraient pu dire que tu n'étais pas un menteur et que Perrine était avec vous !

- Figure toi, petite, que les enfants avaient tout oublié de cette nuit difficile qui aurait pu être leur dernière nuit ! Balayée de leur mémoire consciemment ou inconsciemment. Peut-être ont-ils eu des pressions qui les ont fait  taire : leur famille , le prêtre ? Il ne fallait pas parler des morts ! Je n'ai plus évoqué cette nuit terrible jusqu'à cette nuit...J'ai laissé en paix les enfants et ma pauvre Perrine. 

-Francis c'est une histoire extraordinaire ! Je voudrais bien l'écrire ! En connais -tu d'autres ?

Le vieil homme éclata de rire et me promit :

-Oui ! Mais je t'en dirai une autre, demain ! A présent au lit !

C'est  cette nuit là, que je décidais que je serai écrivaine pour raconter les histoires de l'oncle Francis et pour évoquer la colline aux bruyères...

 

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